lundi 6 mai 2019

Une loi pour des bagatelles


Pourquoi je pense que cette loi 21 du gouvernement de la CAQ est démagogique, populiste, électoraliste et insatisfaisante. Qu’elle n’est qu’une énième tentative de diversion pour permettre à l’idiot utile et à l’idiot actif d’intoxiquer l’atmosphère du climat social au Québec.
Faisons le philosophe et passons les éléments de cette loi à travers les filtres de la sagesse. La loi est-elle utile à la société, est-elle juste, est-elle d’intérêt public? Ajoutons à cet examen de sagesse l’examen de la justice sociale. Cette loi, une fois qu’elle entre en vigueur, apportera-t-elle plus de justice sociale et une meilleure répartition des richesses nationales, améliorera-t-elle le sort des citoyens sans travail et ceux qui vivent dans la précarité (deux millions de clients des banques alimentaires), encouragera-t-elle un vivre ensemble harmonieux ? Essayons l’exercice.
Je suis areligieux, plutôt athée convaincu depuis mon adolescence, c’est pour dire que le principe de laïcité de l’État me convient parfaitement. Le Québec est sécularisé depuis plusieurs décennies, la séparation de l’église et de l’État est ancrée dans cette société comme, pratiquement, dans toutes les sociétés occidentales. Le religieux n’a plus aucune prévalence dans la gestion des affaires de l’État. Je trouvais et je trouve encore que la laïcité de l’État est le principe par excellence que tout pays doit appliquer pour la coexistence pacifique au sein de la société. Quoi de plus équitable, donc, que de voir l’État rouler sous un système basé sur les principes de la laïcité, réaffirmant la séparation de l’État et des religions, la neutralité religieuse de l’État, l’égalité de tous les citoyens et la liberté de conscience et de religion.
En effet, le projet de loi du gouvernement caquiste stipule que les institutions parlementaires, gouvernementales et judiciaires sont tenues de respecter les principes de la laïcité dans le cadre de leur mission. Il prévoit notamment l’interdiction du port de signes religieux chez les employés de l’État en position de coercition (juges, policiers, procureurs, gardiens de prison). Jusqu’ici tout est parfait quoiqu’il me paraisse superfétatoire puisque les fonctionnaires de ces corps de métiers sont depuis longtemps assujettis à un code vestimentaire réglementaire. Là où le bât blesse, c’est au niveau de la mention qui concerne les enseignantes voilées des écoles primaires et secondaires du réseau public de l’éducation du Québec. La loi semble faite sur mesure pour cette catégorie de personnes. C’est une double peine à leur encontre, elles sont condamnées d’abord par la lecture dominante et littéraliste de leur croyance, obligées pour certaines d’entre elles de porter le voile par conviction et d’autres par soumission à la pression sociale ou familiale et bien d’autres par défi ou par solidarité. La deuxième peine vient de cette nouvelle loi qui les exclue du monde du travail. N’y aurait-il pas une meilleure approche pour les inclure au lieu de les rejeter.
En réalité, je m’attendais à une véritable laïcité de l’État, une laïcité totale et globale qui sépare réellement les affaires publiques des affaires religieuses à commencer par la suppression du financement public des écoles confessionnelles et l’abrogation des exemptions fiscales aux organisations religieuses, la suppression du volet « culture religieuse » du cours « Éthique et culture religieuse ». Et j’ajouterai à titre d’exemple le changement des noms (toponymie) des rues et des boulevards et des avenues, des places, des villages et des villes, l’abrogation des cimetières religieux, le démantèlement des croix, la séparation du religieux et de l’enfant dans toutes les institutions et dans toutes les écoles publiques et privées pour toutes les confessions, le confinement de toute expression religieuse dans le domicile privé et les lieux de culte,  la suppression des accommodements religieux dans les institutions publiques et privées, l’interdiction de l’affichage des signes religieux dans toutes les institutions publiques et privées, la suppression des  subventions aux instituts religieux etc..
À l’aune de ce qui précède, ce projet de loi est donc très loin du compte d’où mes soupçons de démagogie et de populisme à l’égard de ce gouvernement caquiste. Ce parti néolibéral est dangereux, il joue sur le terrain miné de l’identitaire à des fins purement électoralistes. Il n’est pas convaincu, lui-même, de la laïcité de l’État.
Ce projet de loi qui ne vise finalement qu’une infime partie de la population (quelques centaines au plus) montre son insuffisance et son insignifiance, car le problème du voile des enseignantes du secteur public pourrait très facilement être résolu par une loi interne ou un règlement intérieur des institutions éducatives du Québec. Une loi qui porterait sur le code vestimentaire réglementaire des enseignantes et des enseignants et sur l’interdiction de tout prosélytisme à l’école.
Cela éviterait à la société d’entrer dans un engrenage sans fin de batailles politiques et juridiques à l’échelle de la Province et de la Fédération qui ne ferait qu’exacerber les appartenances, exaspérer les minorités et stigmatiser un groupe fragile de citoyens : les enseignantes voilées. Par la même occasion, l’adoption de ce règlement couperait l’herbe sous les pieds aux groupes extrémistes de tous bords.
Et un dernier mot pour la route en guise de conseil au gouvernement s’il veut vraiment lutter contre l’extrémisme religieux islamique. Le foulard ou le hijab ou le voile est là et il le restera pendant pas mal de temps encore tant que l’idée qui l’a initié ou imposé n’est pas combattue ni battue. Le port du voile découle d’une lecture rigoriste de l’islam qui est soutenue par de puissantes organisations islamistes comme celle des Frères musulmans et des wahabites salafistes et par de richissimes monarchies comme le Qatar et l’Arabie Saoudite. Cette lecture est malheureusement dominante dans les pays arabes et musulmans et même dans les pays occidentaux.
Lorsque le gouvernement cible les enseignantes voilées, il s’attaque au messager et non pas au message. Peut faire mieux!




lundi 24 septembre 2018

Le dilemme du vote ethnique

Durant la coupe du monde de football, on dit que 32 équipes s’affrontent, mais à la fin c’est toujours l’Allemagne qui l’emporte. Au Québec, pendant les élections, une dizaine de partis se présentent et s’affrontent, mais à la fin c’est toujours le parti libéral qui gagne. En effet, sur les dernières quinze années, ce parti était à la direction de la province pendant douze ans. Qu’il soit éclaboussé de scandales de corruption à répétition ou qu’il exerce un leadership douteux, il sort tout le temps gagnant. Quel est, donc, le secret de ses réussites? Sortira-t-il vainqueur cette fois-ci encore ou bien la donne a changé avec l’arrivée de concurrents redoutables comme la CAQ à sa droite et le QS à sa gauche? Ajoutons à cela que l’épouvantail de la séparation du Québec qu’il agitait à chaque élection n’opère plus depuis que le PQ l’a reléguée aux calendes grecques. Sera-t-il lâché par le vote ethnique et le vote anglophone?

Rappelons rapidement que pendant ce dernier mandat, le parti libéral à réalisé des exploits en matière de compression budgétaire et d’austérité. Malgré les promesses, le gouvernement n’a pas amélioré le système de l’éducation, ni retapé le système de santé, ni éradiqué l’évasion fiscale ni diminué le taux de chômage chez les immigrants et les groupes ethniques, ni lutté contre la malnutrition des enfants ni contre les mauvaises conditions d’hébergement des aînés ni contre la pauvreté. Au contraire, le gouvernement a administré un traitement de cheval à la société pour instaurer sa politique d’austérité qui a donné ses « fruits » sous la forme d’un appauvrissement général des pans entiers de la population. On trouvera le résultat de cette politique dans le Bilan-Faim-Québec, ici. C’est presque le quart de la population 1,9 million de personnes qui se nourrissent grâce aux banques alimentaires.

Alors pourquoi les électeurs continuent-ils à voter pour ce parti, en excluant bien sûr sa clientèle traditionnelle, les forces du grand capital et de la grosse corporation?

J’ai posé la question aux habitués et aux clients de mon petit café du Sud-ouest comme il y a trois ans sur les élections fédérales. Jeudi dernier, autour de 17 h, je retrouvais mes collègues. Je dis « collègues » parce qu’ils travaillent à leur compte, comme moi, travailleurs autonomes qu’on les appelle ou à la pige, en plus de mes ex-concitoyens, chômeurs à temps plein. Il y avait donc, Robert, l’écrivain-réviseur, Roxane, la photographe, Éric, l’infographiste, Omar, le journaliste et Hakim, le dentiste ainsi que l’artiste-peintre Adel et le sociologue et juriste Kader.

John, le jeune nouveau propriétaire du café, après un moment de réflexion, dit qu’il voterait contre le parti au pouvoir, il est corrompu. Patrick, son gérant, sans aucune hésitation, appuie son patron: «Je voterai pour barrer la route aux libéraux. Trop de magouilles et trop de promesses non tenues», ajoute-t-il.

Mais pourquoi ce revirement, vous, les Anglophones, vous êtes acquis au parti libéral de père en fils? Les choses changent, disent-ils. « Oui, nous avons toujours voté libéral parce qu’on ne voulait pas d’un parti séparatiste au pouvoir, mais maintenant, nous avons plus de choix et la souveraineté n’est plus à l’ordre du jour. »

Omar, l’ex-journaliste, dix ans de recherche d’emploi en vain, ne mâche pas ses mots. « D’abord, ce parti se réclame faussement défenseur des minorités et des communautés ethniques et qu’il veille à l’intégration des immigrants. C’est de la rhétorique pure, il agit plus dans le sens des intérêts des riches et des classes moyennes supérieures. Les cas de l’augmentation des salaires des médecins et les aides accordées à Bombardier sont les preuves. Sur douze ans de règne qu’a-t-il apporté de concret aux immigrants? Le taux de chômage est toujours deux fois plus élevé que la moyenne nationale chez la communauté francophone maghrébine. »

Éric reconnaissait que le PLQ est corrompu, mais une alternative existe, opine-t-il. « Il y a la CAQ, ce parti a l’avantage de la franchise, il défendra les intérêts des Québécois.»
«Plutôt les intérêts des riches et en déportant les immigrants » l’a interrompu Hakim.

Robert, l’écrivain, dit : «Je suis d’accord avec le constat que vous faites sur la politique, mais, moi, je vote pour le parti qui a le plus de chances de battre le PLQ, c’est-à-dire le PQ. La réplique est venue de la part de Roxane, la photographe, qui dit : « Je ne vois aucune différence significative entre les programmes des grands partis, à part, peut-être, le QS. »

Immédiatement, soutenue par son voisin de table, Kader, le juriste, qui abonde dans le même sens. « Le PLQ, la CAQ et le PQ sont tous des partis de la classe moyenne supérieure, ils défendent les intérêts de leur classe, c’est-à-dire les riches. » L’artiste-peintre, Adel, vient, lui aussi, appuyer les propos de Roxane. « Ces trois grands partis n’ont avancé aucune solution au problème du chômage qui frappe la ‘‘communauté sacrifiée’’ ». La plus jeune cliente du commerce assène martiale qu’«il n’y a que la fraîcheur, la spontanéité et la volonté des jeunes qui peuvent apporter du changement ».

Si le microcosme de mon petit café reflète la société québécoise, une vague orange déferlera sur toute la Province. 

vendredi 24 novembre 2017

Le Québec, de quel mal souffre-t-il? Ou l’idiot utile et l’idiot actif au service de l’idiot « futé »

"Quand manger devient un luxe qu’on ne peut plus se payer", Le Soleil

L’idiot actif est dogmatique comme son vis-à-vis l’idiot utile, il ne fait pas dans la mesure ni dans la nuance. Ils se placent aux antipodes l’un de l’autre, mais ils se rejoignent dans les verdicts et les sentences qu’ils assènent comme des vérités absolues. Au contraire, l’idiot « futé », stratège et maître d’œuvre avisé, c’est lui qui mène la danse, il est l’instigateur en chef de la discorde ou de la diversion qui occupera les idiots de service.

L’idiot utile est porteur d’un étendard, celui du bienfaiteur et de l’ouvert sur l’autre. Il fera abstraction de ses croyances, de ses doctrines et de ses engagements, il les fera siennes parfois. Armé de bons sentiments, son engagement est altruiste. Il a de la compassion à profusion jusqu’à effleurer la condescendance.

L’opposé de l’idiot utile (et son repoussoir) est l’idiot actif. Il sait tout. Si le premier est au service du petit et du pauvre et de l’opprimé, le second est au service des valeurs dominantes de l’heure. Il se présente comme le garant et le protecteur de ces mêmes valeurs. Il est aussi le spécialiste de la chose étudiée ou débattue, comme le remarquait l’auteur Robert Musil.
Prisonnier de son propre point de vue, lequel organise son comportement, ses positions et sa vie. Il est capable de produire sur le monde des avis définitifs et sans équivoque c’est en cela qu’il est moralisateur.

L’idiot « futé », alias le gouvernement libéral du Québec, il n’arrête pas de lancer des chantiers politiques depuis son élection, il y a, maintenant,  trois ans. Détrompez-vous, ce ne sont pas des projets pour améliorer le système éducatif ni retaper le système de santé ni pour diminuer le taux de chômage qui touche les immigrants et les communautés ethniques ni pour lutter contre l’évasion fiscale ni contre la corruption.

NON!

Ses projets ne sont pas d’ordre social, il ne s’agit pas de lutter contre la paupérisation de la population ni contre la précarisation des travailleurs québécois ni contre la malnutrition ni contre la pauvreté ni contre les mauvaises conditions d’hébergement des aînés.

NON!


Il s’agit de chantiers d’ordre sociétal, c’est-à-dire légiférer sur des questions du vivre ensemble, comme si les Québécois ne vivaient pas ensemble auparavant.

Cela a commencé en juin 2015 avec le dépôt du projet de loi No 59 concernant la prévention et la lutte contre les discours haineux et les discours incitant à la violence pour aboutir à la loi No 62, reformulée en loi favorisant le respect de la neutralité religieuse de l’État. Entre les deux lois, le gouvernement administrait un traitement de cheval à la société instaurant une politique d’austérité qui donnera ses fruits sous la forme d’un appauvrissement général des personnes les plus vulnérables. On trouvera le résultat de cette politique dans L’enquête Bilan-Faim Québec 2017 : 1,9million de demandes d’aide alimentaire par mois. C’est quasiment le quart de la population qui se nourrit grâce à la charité (appelée banque alimentaire par euphémisme). Entre temps, on prescrit un traitement de choc à la scène politique et médiatique en créant la diversion. C’est là qu’on actionne les idiots de service et qu’interviennent l’idiot utile et l’idiot actif.

Dans l’arène médiatique, les sujets à débattre, censés être d’utilité publique, n’en manquaient pas. On a eu droit à la saga de la déradicalisation ou chaque institution réclamait son comité de prévention de la violence. Il y en avait un pour le gouvernement fédéral et un autre pour le provincial et d’autres pour la ville de Montréal, l’Université, le CEGEP, les garderies, etc. Après la saga, c’était au tour du feuilleton du burquini qui a duré toute une saison, il sera suivi de la série dramatique et macabre du 29 janvier, diffusée en deux temps. La première partie traitait de la tuerie au sein d’une mosquée et la deuxième de cadavres et de cimetières. Et présentement à l’affiche, une dramatique qui met en scène le niqab ou le voile intégral sur fond de racisme systémique ou non, de discrimination institutionnalisée ou non.

Quel est donc l’intérêt de ces multiples lois sur le vivre ensemble? C’est simple, me disait un ami, comme les politiques, toutes tendances confondues, connaissent les livres de Nicolas Machiavel, ils savent qu’ils doivent occuper l’esprit de leurs concitoyens par de faux problèmes, de fausses menaces, leur faire peur. De la diversion, en somme.

Pour le moment, ajoute-t-il, l’épouvantail est tout désigné. Le bouc émissaire par excellence est un ensemble d’immigrants issus de pays arabes et musulmans, car au sein de cette chose appelée « communauté » il existe des éléments extrémistes prônant un islam politique. Ils sont fréristes ou salafistes, connus et reconnus d’ailleurs par l’ensemble des pays occidentaux, et ils s’utilisent mutuellement en empoisonnant les grands espaces de respiration citoyenne. 

Cette population d’activistes islamistes extrémistes est au cœur de toutes les manipulations. Elle est utilisée par tous les apprentis prestidigitateurs. Cette infinissime minorité de la population du Québec est perçue comme un immense panneau de signalisation. Disait une autre amie.
Une fois la table est mise, l’idiot « futé », stratège, maître d’œuvre et instigateur en chef de projets et de lois polémiques, il jette le premier os voilé. Il sait que l’idiot actif et l’idiot utile n’attendent que cela pour se jeter l’un sur l’autre. Ils s’étripent et s'entre-déchirent en public via les canaux médiatiques. Le racisme existe crie l’un, non, il n’existe pas rétorque l’autre. 
- Dieu existe! 
- Non il n’existe pas!
- Il est systémique!
- Non il n’est pas systémique!

Et si les deux millions de mendiants modernes du Québec, fruit d’un acharnement systématique du gouvernement sortent dans les rues et exigent leur part de bonheur? Comme l’écrivait le poète Y. Sebti.

Quelqu’un viendra de très loin / Et réclamera sa part de bonheur / Et vous accusera d’un malheur.

mardi 7 février 2017

Qui a crée le monstre?



Qui a crée le monstre?

«Ceux qui vous font croire des absurdités peuvent vous faire commettre des atrocités - Voltaire»
  
Le mal est fait, le ver est dans le fruit, le virus est dans le corps de la société, inoculé par des apprentis sorciers qui sévissent dans la Province à tous les niveaux de responsabilité depuis les dirigeants du gouvernement jusqu’aux capitaines de l’industrie médiatique en passant par tous les groupes extrémistes de tous bords. Il ne faut pas s’en cacher ni plonger sa tête dans le sable. En ce 29 janvier 17, la fissure dans le mur de soutènement de ce qu’on appelle le vivre-ensemble venait soudain de s’élargir, c’est une béance, à présent, elle a englouti, entre morts et blessés, une vingtaine d’êtres humains, laissant sur une rive, des veuves et des orphelins et sur l’autre, une population ébranlée et en état de choc.
 Plusieurs acteurs ont contribué à intoxiquer l’atmosphère de la coexistence pacifique, ils ont empoisonné les grands espaces communs de la respiration démocratique du pays. Le vivre en harmonie est brisé en mille morceaux. Les extrémismes sont décomplexés, c’est dans l’air du temps.
« Quel est le tort du clou ô planche? », écrivait un poète arabe du siècle dernier. J’ai envie de lui répondre maintenant. Il y a bien sûr le marteau, mais surtout la main qui tient le marteau. Et quelle est cette main, me diriez-vous?
Remontons le temps pour essayer de comprendre ce qui a amené un jeune étudiant au-dessus de tout soupçon à commettre l’irréparable, le crime le plus abject de la capitale nationale, assassiner des citoyens paisibles sur leur lieu de culte. Un acte barbare qui marquera à jamais la société québécoise.
Plusieurs mains, en fait, ont tenu le marteau. Convoquons, en premier lieu, les médias. Depuis au moins les travaux de la commission Bouchard-Taylor, (une dizaine d’années), le traitement médiatique réservé à cette fameuse « communauté » ou plutôt aux activités de quelques militants activistes agitées qui s’appellent représentants autoproclamés des musulmans, imams et prédicateurs est stupéfiant. Pour une «communauté» ultra minoritaire (3,2% de la population selon Statiques Canada), c'est une réussite totale. Le jackpot ! Elle occupe les médias, journaux, radios et télévisions quasiment tous les jours. Mettre en Une de tous les journaux, et à l'ouverture de tous les bulletins d'information des télévisions le même sujet et les mêmes protagonistes, est un exploit exceptionnel.
Le volume de nouvelles alarmistes qu’ils déversent sur les têtes des citoyens est incalculable. Le matraquage médiatique sur une longue période se focalisant sur une infime partie de la société, ciblant une fantomatique « communauté » islamique, frappée d'un chômage endémique qui touche les jeunes et les vieux, les techniciens et les universitaires. Une « communauté » pauvre et misérable dont l’influence politique est insignifiante. On ne lui connaît aucun groupe de pression qui, au sein du gouvernement, défend leur cause, ni aucun lobby dans la société en dehors de ces fausses questions d'accommodements religieux, une diversion qui ne dit pas son nom, parce que les accommodements ne font pas vivre son homme. Elle n’a aucune personnalité d'envergure dans le milieu des affaires, ni dans le milieu des arts, ni dans l'industrie, ni dans les finances, ni dans le show-business, ni dans les grands médias, qui puisse faire la promotion du pauvre immigrant arabe ou musulman. Ni des élus municipaux, ni des élus provinciaux, ni des élus fédéraux distingués qui peuvent défendre réellement les vraies affaires de ces citoyens. J’y reviendrai.
Le matraquage médiatique, donc, sur la durée laissera des traces et, parfois, des convictions profondes dans l’esprit du citoyen lambda, celui qui n’a pas le temps, ni les moyens, ni l’intérêt de vérifier par lui-même la véracité de ce qu’il entend et lit dans les médias. Ce travail de titans que les mass-médias abattent tous les jours pour mettre à nu, exposer et présenter les activités d’une frange engagée et militante de cette « communauté » a finalement donné ses « fruits ». Mettre dans le même panier sans distinction les islamistes activistes et l’ensemble des membres de cette « communauté » est un raccourci que beaucoup de journalistes empruntent allègrement, par ignorance ou par penchant idéologique, d’où la confusion et les fameux amalgames qui ont caractérisé le traitement médiatique de ces mêmes questions en Europe.
Les experts et les spécialistes de la question ou des questions de la radicalisation, de l’immigration, de l’islam, de l’islamisme et plus savaient tous qu’un attentat majeur aller frapper le Canada. Ils disaient : ‘Ce n’est pas si un attentat arrivera chez nous, mais quand, parce qu’ils étaient certains de son avènement. Et les gens à leur écoute comprenaient qu’il s’agirait d’un attentat islamiste, mais les véritables chercheurs savaient, eux, que les groupes islamistes organisés sous la houlette des frères musulmans ou des salafistes ne privilégient pas ce genre de pratiques. Leur credo c’est d’islamiser la société à la base et sans violence. Les attentats sont plutôt l’œuvre de quelques courants takfiristes comme Al Qaida et Daech. Les médias avaient donc préparé les citoyens à un éventuel acte terroriste, mais quand cela est arrivé, ils ont parlé d’un terrorisme à l’envers. C’est dire le degré de conditionnement, même un journaliste chevronné est tombé dans le panneau.
Les médias lourds et légers dans leur globalité cèdent au sensationnalisme au lieu d’une démarche informationnelle saine, honnête et responsable. Il y a deux ans, j’écrivais ceci :
Avant d'aller plus loin, clarifions quelques éléments qui semblent équivoques afin de dépasser les positions tranchées et tranchantes et pour, disons-le, tempérer les ardeurs des uns et des autres, éviter d'éventuels malentendus, et dissiper de probables incompréhensions. Mettons tout de suite la problématique de l'islam politique au Canada en perspective. Rassurons-nous : l'Émirat islamique du Québec n'est pas pour demain. Ce sont les chiffres qui le disent: selon Statistiques Canada (2011), les musulmans représentent 3,2% de la population totale du Canada et c'est à peu de choses près le même pourcentage au Québec. 
Deux forces agissent dans la même direction, les mass-médias toutes tendances confondues et les promoteurs de l’islam politique. Ils veulent coûte que coûte essentialiser et communautariser les immigrants issus de pays arabes et musulmans, les premiers par sensationnalisme ou obéissant à des directives politiques émanant des hautes instances du pays pour un multiculturalisme heureux et les seconds par conviction et militantisme. Ces deux forces majeures semblent travailler en tandem, la première a réussi à diaboliser cette frange de la population du pays et la deuxième essaye encore jusqu’à aujourd’hui de la chapeauter et de la diriger.
Cette œuvre commune de vacarmes sectaires et de vociférations communautaires exaspère les messieurs Tout-le-Monde, les lambdas de ce pays. Le citoyen du quotidien excédé et submergé par l'agitation des minorités bruyantes, les engagés extrémistes, enragés et enrageants, les prosélytes qui occupent l'espace médiatique avec leurs préoccupations célestes, leurs revendications vestimentaires grotesques et leurs idéologies d'un autre temps, se radicalise lui aussi, mais dans l’autre direction.
Convoquons ensuite le gouvernement. Qu’a-t-il fait de concret pour éviter ce genre de drame? Quel programme a-t-il mis en œuvre pour protéger cette malheureuse frange de la société? Je n’aurai qu’à citer des extraits d’un article de la journaliste Tania Longpré pour démontrer son échec lamentable. 
Des gens qui quittent biens, familles et carrières à l’étranger et qui réalisent que la vie de rêve québécois qu’on leur vend n’est que du vent, c’est un échec. Des gens issus de l’immigration économique qui font la file aux banques d’aide alimentaire, c’est un échec. Des médecins, des dentistes et autres spécialistes qui apprennent que leurs diplômes ne sont pas reconnus, c'est un échec. Des professionnels sélectionnés pour leurs diplômes qui doivent reprendre la totalité de leurs études, c'est un échec. Des gens scolarisés au chômage durant plusieurs mois, voire plusieurs années, c'est un échec. Un taux de chômage de plus de 20 % chez les Maghrébins francophones à Montréal, c’est un échec. Un marché du travail fermé aux nouveaux arrivants, c'est un échec. Des quartiers de Montréal qui se transforment lentement mais surement en ghettos, c’est un échec. Du corporatisme à outrance dans plusieurs ordres professionnels, c’est un échec. Des gens qui perdent leur statut social en arrivant ici, c'est un échec. Des comptables étrangers qui travaillent à découper des poulets dans une usine, c’est un échec. Des immigrants qui votent en bloc pour le parti libéral, c’est un échec.
Une « communauté » aux abois, livrée à elle-même et à la portée de tous les charlatans, d’un côté et un aboiement continuel et démentiel de l’autre créent la paranoïa dans la société et poussent quelques faibles d’esprit à commettre l’irréparable.
Pour rebâtir des ponts et pour retrouver la paix et la sérénité dans notre société, pour l’épanouissement de cette « communauté » et pour son intégration harmonieuse et pour panser ses blessures, le gouvernement est dans l’obligation d’agir et vite. Il doit trouver des réponses aux questions soulevées plus haut et remédier à toutes ces carences
Les victimes de l’attentat du centre culturel islamique de Québec. Paix à leurs âmes.
Azzeddine Soufiane, 57 ans, Maroc, père de trois enfants. Abdelkrim (Karim) Hassane, 41 ans, Algérie, père de trois enfants. Khaled Belkacemi, 60 ans, Algérie, père de trois enfants. Aboubaker Thabti, 44 ans, Tunisie, père de trois enfants. Mamadou Tanou Barry, 42 ans, Guinée, père de quatre enfants. Ibrahima Barry, 39 ans, Guinée, père de quatre enfants.

lundi 26 septembre 2016

Les tribulations d'un poète entreprenant




C’était un lundi quelconque, dix-septième jour du mois de novembre de l’année 2008, tiède et humide, ni chaud ni froid, comme indifférent et sans personnalité, mais qui aura bientôt des galons, car il sera gravé pour toujours dans ma mémoire. J’arrivais à mon petit bureau vers 10 heures du matin. Porte défoncée et refermée avec des cadenas. Le concierge qui me suivait depuis le rez-de-chaussée et me regardait d’un air étrange, disait presque en murmurant : « c’est la police, ils vous ont laissé ce message. » 

Veuillez vous rendre de toute urgence au poste de police du quartier.

Les policiers avaient fracassé la porte de mon bureau, ils étaient, donc, à ma recherche. Je soupçonnais le courriel que j’avais envoyé l’avant-veille aux médias et au cabinet du premier ministre, et dans lequel je désignais J. Charest et son ministre de la santé Y. Bolduc comme les responsables directs de mon état, si jamais un malheur m’arrivait.

Et quel était l’objet du courriel? Je résume pour faire court.
J’exploitais, depuis 1998, sur la rue Saint-Denis, dans une grande maison victorienne, une école de langues, et j’occupais le troisième étage pour mon logement. Cet endroit, visé d’expropriation par arrêté gouvernemental pour l’installation du nouveau CHUM sur le site de l’hôpital Saint-Luc, doit être évacué immédiatement. J’ai quitté les lieux à la fin du mois de novembre 2006. Je pensais naïvement que cette question allait être réglée en 2 ou 3 semaines, cependant, deux ans après cette expropriation, j’attendais toujours d’être indemnisé pour pouvoir relocaliser mon école. Après avoir épuisé toutes mes économies et toutes mes marges de crédit ainsi que le fond de sympathie de mes amis et de mes connaissances, il ne me restait plus qu’une seule solution. Le seul moyen et l’ultime serait de menacer les membres du gouvernement et de les tenir responsables de mon malheur.

Au poste de police, les agents m’avaient accueilli avec une certaine circonspection, comme s’ils ne croyaient pas leurs yeux.

« Vous êtes bien monsieur B? J’ai dit oui.
— Tout va bien, monsieur?
— Oui, certainement, mais je voudrais savoir pourquoi vous m’avez convoqué.
— Oh, c’est juste une vérification de routine, mais dites-moi, est-ce que vous allez bien ? Vous nous avez fait peur, branle bas de combats dans les hautes instances. Il fallait vous retrouver et en entier. Pouvez-vous remplir ce formulaire ? »

Je vois, écrit à la main, la note suivante : l’individu s’est rendu à nos bureaux de son propre chef.
J’ai pensé qu’ils allaient m’emmener voir un responsable du ministère de la santé. J’ai compris qu’ils faisaient allusion à la lettre envoyée l’avant-veille à la presse. J’étais très calme et satisfait, au fond, de mon coup. Je les ai fait réagir.

« Attendez ici, on va s’occuper de vous » disait l’agent. Quelques minutes plus tard, je vois deux grands gaillards en tenue d’ambulancier entrer dans le poste. L’un d’eux avait demandé au policier : « il est où notre client? ». Il lui a indiqué ma personne. Puis m’adressant la parole, il a dit : « il faut nous suivre ». Docile, mais un petit peu inquiet tout de même, j’ai pris place dans l’arrière du véhicule. Je me demandais, mais pourquoi tout ce cirque pour voir le ministre.

Monter dans une ambulance, c’était une première dans mon cas, les sièges munis de sangles m’ont intrigué. Ça doit être une ambulance spéciale, ça doit servir à transporter des ... Voilà, j’ai osé le mot, mais dans ma tête. J’hésitais à leur poser des questions. J’étais en face du grand gaillard qui ne parlait pas.
« Mais où allons-nous?
— Vous le saurez bientôt. Disait-il. » Sans aucune expression sur le visage sauf qu’il était sur ses gardes.
Le voyage a duré une heure environ. Ils m’ont escorté jusqu’au portail métallique d’un grand établissement gris. Ils m’ont livré au préposé à l’accueil. Un autre grand gaillard qui a fermé la porte à clé, derrière moi.
Il fallait signer d’autres papiers. Et là, le grand gaillard m’a confisqué le téléphone, les clefs et la ceinture. « Mais qu’est-ce que je fais là, enfermé comme un dangereux malade mental?» Je me parlais. Suis-je en état d’arrestation, allais-je crier, puis je me suis ravisé, cela ne fera qu’aggraver mon cas.

Le préposé, comme s’il avait écouté ma pensée, m’a juste dit et sèchement que le médecin allait m’examiner. À ce moment-là, il ne restait aucun doute possible ni raisonnable que j’étais bel et bien dans un hôpital psychiatrique. À juste le prononcer, tout un univers s’est mis à danser dans mon esprit.

La première image qui s’est imposée à moi, c’était celle du McMurphy le personnage joué par Jack Nicolson dans le film de Miloš Forman « Vol au-dessus d’un nid de coucou ». D’un tempérament flamboyant et jovial, il a fini en légume. La panique, il faut chasser cette image de mon cerveau.

Soyons rationnel, calmons-nous. Pensons à une stratégie de défense. Il faut paraître normal. Le verbe « paraitre » me dérange, il implique que je ne suis pas normal par essence. Je me rappelle d’une phrase dans mon dernier livre : « Ce qui est normal pour la société ne l’est pas pour moi, parce que, en effet, dès qu’une norme s’installe, je n’ai qu’une envie, l’enjamber et sauter par-dessus. »

Des idées de toutes sortes circulaient librement et dans toutes les directions dans ma tête. Moi, qui pensais avoir réalisé une prouesse, je me retrouve enfermé et passible d’un internement psychiatrique. Un sentiment de révolte m’habite pendant un laps de temps. Le chef de l’État a ordonné à ses sbires de m’enlever et de me jeter dans un asile. J’entends, cependant, l’immense pouvoir qu’il avait à sa disposition. Il suffit qu’un psychiatre de leur milieu fasse le constat que je n’étais pas en possession de toutes mes facultés et je finirai dans un asile de fous.

Quatre heures d’attente, mais que mijotent-ils? Sont-ils en train de lire mes livres? Il faut que je m’occupe pour échapper à toutes ces cogitations. Je prends mon dernier manuscrit que je traine sur moi ces derniers temps pour le corriger. C’est un recueil qui traite justement de cette impossibilité pour l’exilé de se sentir dans sa peau.

Je tombe sur la dernière page.
Je subis l’optique du Nord, ses visées, les rondes et les obtuses déroutent ma fragrance. Alors, qu’il déclenche ma déchéance, qu’il précipite mon heure, que je périsse. 

Le premier réflexe que j’ai eu, c’était de l’effacer. Mais comment ? J’arrête la lecture et je regarde autour de moi, ma réaction a certainement éveillé la curiosité de mes surveillants. Ils aimeraient bien voir mon papier.
Ah, le dernier paragraphe était sans équivoque ! Il m’incrimine directement et ils n’auront même pas à constater d’autres tares.
Adieu les humains, ne vous rendez-vous pas compte de votre futilité, de votre duplicité et de votre ubiquité […] Regardez-moi, malgré mon absence je bouge, mu par la ressemblance des ères.

Il faut se débarrasser du manuscrit. Et si je le brûle. Mais quelle idée! Juste le raturer... Je le mange, non! Je le range, non! Je le cache sous le siège. 

J’avais des rendez-vous cet après-midi-là avec mon fils et avec un client potentiel. « Comment vais-je les contacter, dis-je au préposé ». Il m’a montré le téléphone public. « Cela fait quatre heures que je poireaute ici. J’ai besoin de nourriture et d’eau ». Il m’a indiqué une distributrice automatique.

Je décide d’appeler mon fils, il est presque six heures et je n’ai toujours pas vu le médecin. Un étudiant allait passer visiter l’appartement pour la chambre à louer. Il fallait s’en occuper. Je lui ai dit que j’étais à l’hôpital et je serai de retour bientôt. Il s’est inquiété et voulait me rejoindre, mais je l’ai rassuré en affirmant que c’était juste une visite de routine. Mon objectif était double, démontrer que j’étais sain d’esprit et que je gérais mes affaires en toute lucidité.

Vers 19 h, je rappelle mon fils pour lui dire qu’il peut souper sans m’attendre. J’ai préparé un plat de lentilles, il le trouvera dans le réfrigérateur. Mon but cette fois-ci était de démontrer que j’étais confiant dans ma libération.

Il est presque 20 heures, j’entends quelqu’un prononcer mon nom tout en l’écorchant. Un autre grand gaillard. Il m’invite à le suivre dans son bureau. C’est, donc, le psychiatre.
« Alors, dit-il, vous voulez vous suicider ?
— Non, quelle idée, j’ai dit, tout en insistant sur le « non » pour qu’il sonne catégorique. Je veux vivre et bien vivre et dignement s’il vous plait. Mais le gouvernement m’empêche de respirer à ma guise. Je voulais faire du bruit, parce que je n’ai plus aucun revenu et aucun recours. J’ai utilisé la seule arme à ma disposition. La menace. »

Il m’a fait signer un papier puis il a signé le papier de mon congé.

Je marchais tête en l’air, bouffant de l’oxygène à grandes bouchées. Je suis libre.
Au diable l’indemnité!
Au diable le gouvernement!