Chroniques d'un voyageur à travers l'espace et le temps. Ici, vous trouverez des récits de voyage, des vidéos de voyages ainsi que des articles commentant l'actualité au Québec (Montréal), au Canada et dans le monde.
lundi 25 décembre 2017
vendredi 24 novembre 2017
Le Québec, de quel mal souffre-t-il? Ou l’idiot utile et l’idiot actif au service de l’idiot « futé »
"Quand manger devient un luxe qu’on ne peut plus se payer", Le Soleil
L’idiot actif est dogmatique comme son vis-à-vis l’idiot utile, il ne fait pas dans la mesure ni dans la nuance. Ils se placent aux antipodes l’un de l’autre, mais ils se rejoignent dans les verdicts et les sentences qu’ils assènent comme des vérités absolues. Au contraire, l’idiot « futé », stratège et maître d’œuvre avisé, c’est lui qui mène la danse, il est l’instigateur en chef de la discorde ou de la diversion qui occupera les idiots de service.
L’idiot utile est porteur d’un étendard, celui du bienfaiteur et de l’ouvert sur l’autre. Il fera abstraction de ses croyances, de ses doctrines et de ses engagements, il les fera siennes parfois. Armé de bons sentiments, son engagement est altruiste. Il a de la compassion à profusion jusqu’à effleurer la condescendance.
L’opposé de l’idiot utile (et son
repoussoir) est l’idiot actif. Il sait tout. Si le premier est au service du
petit et du pauvre et de l’opprimé, le second est au service des valeurs
dominantes de l’heure. Il se présente comme le garant et le protecteur de ces
mêmes valeurs. Il est aussi le spécialiste de la chose étudiée ou débattue,
comme le remarquait l’auteur Robert Musil.
Prisonnier de son propre point de vue, lequel organise son comportement, ses positions et sa vie. Il est capable de produire sur le monde des avis définitifs et sans équivoque c’est en cela qu’il est moralisateur.
L’idiot « futé », alias le gouvernement
libéral du Québec, il n’arrête pas de lancer des chantiers politiques depuis
son élection, il y a, maintenant, trois
ans. Détrompez-vous, ce ne sont pas des projets pour améliorer le système éducatif
ni retaper le système de santé ni pour diminuer le taux de chômage qui touche
les immigrants et les communautés ethniques ni pour lutter contre l’évasion
fiscale ni contre la corruption.
NON!
Ses projets ne sont pas d’ordre social, il ne s’agit
pas de lutter contre la paupérisation de la population ni contre la
précarisation des travailleurs québécois ni contre la malnutrition ni contre la
pauvreté ni contre les mauvaises conditions d’hébergement des aînés.
NON!
Il s’agit de chantiers d’ordre sociétal, c’est-à-dire légiférer
sur des questions du vivre ensemble, comme si les Québécois ne vivaient pas
ensemble auparavant.
Cela a commencé en juin 2015 avec le dépôt du projet
de loi No 59 concernant la prévention et la lutte contre les discours haineux
et les discours incitant à la violence pour aboutir à la loi No 62, reformulée
en loi favorisant le respect de la neutralité religieuse de l’État. Entre les
deux lois, le gouvernement administrait un traitement de cheval à la société
instaurant une politique d’austérité qui donnera ses fruits sous la forme d’un
appauvrissement général des personnes les plus vulnérables. On trouvera le
résultat de cette politique dans L’enquête Bilan-Faim Québec 2017 : 1,9million de demandes d’aide alimentaire par mois. C’est quasiment le quart de
la population qui se nourrit grâce à la charité (appelée banque alimentaire par
euphémisme). Entre temps, on prescrit un traitement de choc à la scène
politique et médiatique en créant la diversion. C’est là qu’on actionne les
idiots de service et qu’interviennent l’idiot utile et l’idiot actif.
Dans l’arène médiatique, les sujets à débattre, censés
être d’utilité publique, n’en manquaient pas. On a eu droit à la saga de la
déradicalisation ou chaque institution réclamait son comité de prévention de la
violence. Il y en avait un pour le gouvernement fédéral et un autre pour le
provincial et d’autres pour la ville de Montréal, l’Université, le CEGEP, les garderies,
etc. Après la saga, c’était au tour du feuilleton du burquini qui a duré toute une saison, il sera suivi de la série
dramatique et macabre du 29 janvier, diffusée en deux temps. La première partie
traitait de la tuerie au sein d’une mosquée et la deuxième de cadavres et de
cimetières. Et présentement à l’affiche, une dramatique qui met en scène le niqab ou le voile intégral sur fond de
racisme systémique ou non, de discrimination institutionnalisée ou non.
Quel est donc l’intérêt de ces multiples lois sur le
vivre ensemble? C’est simple, me disait un ami, comme les politiques, toutes
tendances confondues, connaissent les livres de Nicolas Machiavel, ils savent qu’ils doivent occuper
l’esprit de leurs concitoyens par de faux problèmes, de fausses menaces, leur
faire peur. De la diversion, en somme.
Pour
le moment, ajoute-t-il, l’épouvantail est tout désigné. Le bouc émissaire par
excellence est un ensemble d’immigrants issus de pays arabes et musulmans, car
au sein de cette chose appelée « communauté » il existe des éléments
extrémistes prônant un islam politique. Ils sont fréristes ou salafistes,
connus et reconnus d’ailleurs par l’ensemble des pays occidentaux, et ils
s’utilisent mutuellement en empoisonnant les grands espaces de respiration citoyenne.
Cette population d’activistes islamistes extrémistes est au cœur de toutes les manipulations. Elle est utilisée par tous les apprentis prestidigitateurs. Cette infinissime minorité de la population du Québec est perçue comme un immense panneau de signalisation. Disait une autre amie.
Une
fois la table est mise, l’idiot « futé », stratège, maître d’œuvre et
instigateur en chef de projets et de lois polémiques, il jette le premier os
voilé. Il sait que l’idiot actif et l’idiot utile n’attendent que cela pour se
jeter l’un sur l’autre. Ils s’étripent et s'entre-déchirent en public via les canaux
médiatiques. Le racisme existe crie l’un, non, il n’existe pas rétorque
l’autre.
- Dieu existe!
- Non il n’existe pas!
- Il est systémique!
- Non il n’est pas
systémique!
Et
si les deux millions de mendiants modernes du Québec, fruit d’un acharnement
systématique du gouvernement sortent dans les rues et exigent leur part de
bonheur? Comme l’écrivait le poète Y. Sebti.
Quelqu’un viendra de très loin / Et réclamera sa part de bonheur / Et vous accusera d’un malheur.
mardi 7 février 2017
Qui a crée le monstre?
Qui a crée le monstre?
«Ceux
qui vous font croire des absurdités peuvent vous faire commettre des atrocités
- Voltaire»
Le mal est
fait, le ver est dans le fruit, le virus est dans le corps de la société,
inoculé par des apprentis sorciers qui sévissent dans la Province à tous les
niveaux de responsabilité depuis les dirigeants du gouvernement jusqu’aux
capitaines de l’industrie médiatique en passant par tous les groupes
extrémistes de tous bords. Il ne faut pas s’en cacher ni plonger sa tête dans
le sable. En ce 29 janvier 17, la fissure dans le mur de soutènement de ce qu’on
appelle le vivre-ensemble venait soudain de s’élargir, c’est une béance, à
présent, elle a englouti, entre morts et blessés, une vingtaine d’êtres
humains, laissant sur une rive, des veuves et des orphelins et sur l’autre, une
population ébranlée et en état de choc.
Plusieurs
acteurs ont contribué à intoxiquer l’atmosphère de la coexistence pacifique, ils
ont empoisonné les grands espaces communs de la respiration démocratique du pays.
Le vivre en harmonie est brisé en mille morceaux. Les extrémismes sont
décomplexés, c’est dans l’air du temps.
« Quel est
le tort du clou ô planche? », écrivait un poète arabe du siècle dernier.
J’ai envie de lui répondre maintenant. Il y a bien sûr le marteau, mais surtout
la main qui tient le marteau. Et quelle est cette main, me diriez-vous?
Remontons le
temps pour essayer de comprendre ce qui a amené un jeune étudiant au-dessus de
tout soupçon à commettre l’irréparable, le crime le plus abject de la capitale
nationale, assassiner des citoyens paisibles sur leur lieu de culte. Un acte
barbare qui marquera à jamais la société québécoise.
Plusieurs
mains, en fait, ont tenu le marteau. Convoquons, en premier lieu, les médias. Depuis
au moins les travaux de la commission Bouchard-Taylor, (une dizaine d’années),
le traitement médiatique réservé à cette fameuse « communauté » ou
plutôt aux activités de quelques militants activistes agitées qui s’appellent représentants
autoproclamés des musulmans, imams et prédicateurs est stupéfiant. Pour une
«communauté» ultra minoritaire (3,2% de la population selon Statiques Canada),
c'est une réussite totale. Le jackpot ! Elle occupe les médias, journaux,
radios et télévisions quasiment tous les jours. Mettre en Une de tous les
journaux, et à l'ouverture de tous les bulletins d'information des télévisions
le même sujet et les mêmes protagonistes, est un exploit exceptionnel.
Le volume de
nouvelles alarmistes qu’ils déversent sur les têtes des citoyens est
incalculable. Le matraquage médiatique sur une longue période se focalisant sur
une infime partie de la société, ciblant une fantomatique « communauté »
islamique, frappée d'un chômage endémique qui touche les jeunes et les vieux,
les techniciens et les universitaires. Une « communauté » pauvre et
misérable dont l’influence politique est insignifiante. On ne lui connaît aucun
groupe de pression qui, au sein du gouvernement, défend leur cause, ni aucun
lobby dans la société en dehors de ces fausses questions d'accommodements
religieux, une diversion qui ne dit pas son nom, parce que les accommodements
ne font pas vivre son homme. Elle n’a aucune personnalité d'envergure dans le
milieu des affaires, ni dans le milieu des arts, ni dans l'industrie, ni dans
les finances, ni dans le show-business, ni dans les grands médias, qui
puisse faire la promotion du pauvre immigrant arabe ou musulman. Ni des élus
municipaux, ni des élus provinciaux, ni des élus fédéraux distingués qui
peuvent défendre réellement les vraies affaires de ces citoyens. J’y reviendrai.
Le
matraquage médiatique, donc, sur la durée laissera des traces et, parfois, des
convictions profondes dans l’esprit du citoyen lambda, celui qui n’a pas le
temps, ni les moyens, ni l’intérêt de vérifier par lui-même la véracité de ce
qu’il entend et lit dans les médias. Ce travail de titans que les mass-médias
abattent tous les jours pour mettre à nu, exposer et présenter les activités
d’une frange engagée et militante de cette « communauté » a finalement
donné ses « fruits ». Mettre dans le même panier sans distinction les
islamistes activistes et l’ensemble des membres de cette « communauté »
est un raccourci que beaucoup de journalistes empruntent allègrement, par
ignorance ou par penchant idéologique, d’où la confusion et les fameux
amalgames qui ont caractérisé le traitement médiatique de ces mêmes questions
en Europe.
Les experts
et les spécialistes de la question ou des questions de la radicalisation, de
l’immigration, de l’islam, de l’islamisme et plus savaient tous qu’un attentat
majeur aller frapper le Canada. Ils disaient : ‘Ce n’est pas si un
attentat arrivera chez nous, mais quand, parce qu’ils étaient certains de son
avènement. Et les gens à leur écoute comprenaient qu’il s’agirait d’un attentat
islamiste, mais les véritables chercheurs savaient, eux, que les groupes
islamistes organisés sous la houlette des frères musulmans ou des salafistes ne
privilégient pas ce genre de pratiques. Leur credo c’est d’islamiser la société
à la base et sans violence. Les attentats sont plutôt l’œuvre de quelques
courants takfiristes comme Al Qaida et Daech. Les médias avaient donc préparé
les citoyens à un éventuel acte terroriste, mais quand cela est arrivé, ils ont
parlé d’un terrorisme à l’envers. C’est dire le degré de conditionnement, même
un journaliste chevronné est tombé dans le panneau.
Les médias
lourds et légers dans leur globalité cèdent au sensationnalisme au lieu d’une
démarche informationnelle saine, honnête et responsable. Il y a deux ans,
j’écrivais ceci :
Avant d'aller plus loin, clarifions quelques éléments qui semblent équivoques afin de dépasser les positions tranchées et tranchantes et pour, disons-le, tempérer les ardeurs des uns et des autres, éviter d'éventuels malentendus, et dissiper de probables incompréhensions. Mettons tout de suite la problématique de l'islam politique au Canada en perspective. Rassurons-nous : l'Émirat islamique du Québec n'est pas pour demain. Ce sont les chiffres qui le disent: selon Statistiques Canada (2011), les musulmans représentent 3,2% de la population totale du Canada et c'est à peu de choses près le même pourcentage au Québec.
Deux forces
agissent dans la même direction, les mass-médias toutes tendances confondues et
les promoteurs de l’islam politique. Ils veulent coûte que coûte essentialiser
et communautariser les immigrants issus de pays arabes et musulmans, les
premiers par sensationnalisme ou obéissant à des directives politiques émanant
des hautes instances du pays pour un multiculturalisme heureux et les seconds
par conviction et militantisme. Ces deux forces majeures semblent travailler en
tandem, la première a réussi à diaboliser cette frange de la population du pays
et la deuxième essaye encore jusqu’à aujourd’hui de la chapeauter et de la
diriger.
Cette œuvre
commune de vacarmes sectaires et de vociférations communautaires exaspère
les messieurs Tout-le-Monde, les lambdas de ce pays. Le citoyen du
quotidien excédé et submergé par l'agitation des minorités bruyantes, les
engagés extrémistes, enragés et enrageants, les prosélytes qui occupent
l'espace médiatique avec leurs préoccupations célestes, leurs revendications
vestimentaires grotesques et leurs idéologies d'un autre temps, se radicalise
lui aussi, mais dans l’autre direction.
Convoquons
ensuite le gouvernement. Qu’a-t-il fait de concret pour éviter ce genre de
drame? Quel programme a-t-il mis en œuvre pour protéger cette malheureuse
frange de la société? Je n’aurai qu’à citer des extraits d’un article de la
journaliste Tania Longpré pour démontrer son échec lamentable.
Des gens qui quittent biens, familles et carrières à l’étranger et qui réalisent que la vie de rêve québécois qu’on leur vend n’est que du vent, c’est un échec. Des gens issus de l’immigration économique qui font la file aux banques d’aide alimentaire, c’est un échec. Des médecins, des dentistes et autres spécialistes qui apprennent que leurs diplômes ne sont pas reconnus, c'est un échec. Des professionnels sélectionnés pour leurs diplômes qui doivent reprendre la totalité de leurs études, c'est un échec. Des gens scolarisés au chômage durant plusieurs mois, voire plusieurs années, c'est un échec. Un taux de chômage de plus de 20 % chez les Maghrébins francophones à Montréal, c’est un échec. Un marché du travail fermé aux nouveaux arrivants, c'est un échec. Des quartiers de Montréal qui se transforment lentement mais surement en ghettos, c’est un échec. Du corporatisme à outrance dans plusieurs ordres professionnels, c’est un échec. Des gens qui perdent leur statut social en arrivant ici, c'est un échec. Des comptables étrangers qui travaillent à découper des poulets dans une usine, c’est un échec. Des immigrants qui votent en bloc pour le parti libéral, c’est un échec.
Une « communauté »
aux abois, livrée à elle-même et à la portée de tous les charlatans, d’un côté
et un aboiement continuel et démentiel de l’autre créent la paranoïa dans la
société et poussent quelques faibles d’esprit à commettre l’irréparable.
Pour rebâtir
des ponts et pour retrouver la paix et la sérénité dans notre société, pour
l’épanouissement de cette « communauté » et
pour son intégration harmonieuse et pour panser ses blessures, le gouvernement
est dans l’obligation d’agir et vite. Il doit trouver des réponses aux
questions soulevées plus haut et remédier à toutes ces carences
Les victimes
de l’attentat du centre culturel islamique de Québec. Paix
à leurs âmes.
Azzeddine Soufiane, 57 ans, Maroc, père de trois enfants. Abdelkrim (Karim) Hassane, 41 ans, Algérie, père de trois enfants. Khaled Belkacemi, 60 ans, Algérie, père de trois enfants. Aboubaker Thabti, 44 ans, Tunisie, père de trois enfants. Mamadou Tanou Barry, 42 ans, Guinée, père de quatre enfants. Ibrahima Barry, 39 ans, Guinée, père de quatre enfants.
lundi 26 septembre 2016
Les tribulations d'un poète entreprenant
C’était un lundi quelconque, dix-septième
jour du mois de novembre de l’année 2008, tiède et humide, ni chaud ni froid,
comme indifférent et sans personnalité, mais qui aura bientôt des galons, car il
sera gravé pour toujours dans ma mémoire. J’arrivais à mon petit bureau vers 10
heures du matin. Porte défoncée et refermée avec des cadenas. Le concierge qui
me suivait depuis le rez-de-chaussée et me regardait d’un air étrange, disait presque
en murmurant : « c’est la police, ils vous ont laissé ce
message. »
Veuillez vous
rendre de toute urgence au poste de police du quartier.
Les policiers avaient fracassé la
porte de mon bureau, ils étaient, donc, à ma recherche. Je soupçonnais le
courriel que j’avais envoyé l’avant-veille aux médias et au cabinet du premier ministre,
et dans lequel je désignais J. Charest et son ministre de la santé Y. Bolduc comme
les responsables directs de mon état, si jamais un malheur m’arrivait.
Et quel était l’objet du courriel? Je
résume pour faire court.
J’exploitais,
depuis 1998, sur la rue Saint-Denis, dans une grande maison victorienne, une
école de langues, et j’occupais le troisième étage pour mon logement. Cet
endroit, visé d’expropriation par arrêté gouvernemental pour l’installation du
nouveau CHUM sur le site de l’hôpital Saint-Luc, doit être évacué immédiatement.
J’ai quitté les lieux à la fin du mois de novembre 2006. Je pensais naïvement
que cette question allait être réglée en 2 ou 3 semaines, cependant, deux ans
après cette expropriation, j’attendais toujours d’être indemnisé pour pouvoir relocaliser
mon école. Après avoir épuisé toutes mes économies et toutes mes marges de
crédit ainsi que le fond de sympathie de mes amis et de mes connaissances, il
ne me restait plus qu’une seule solution. Le seul moyen et l’ultime serait de
menacer les membres du gouvernement et de les tenir responsables de mon
malheur.
Au poste de police, les agents m’avaient
accueilli avec une certaine circonspection, comme s’ils ne croyaient pas leurs
yeux.
« Vous êtes bien monsieur B? J’ai
dit oui.
— Tout va bien, monsieur?
— Oui, certainement, mais je
voudrais savoir pourquoi vous m’avez convoqué.
— Oh, c’est juste une vérification
de routine, mais dites-moi, est-ce que vous allez bien ? Vous nous avez
fait peur, branle bas de combats dans les hautes instances. Il fallait vous
retrouver et en entier. Pouvez-vous remplir ce formulaire ? »
Je vois, écrit à la main, la note
suivante : l’individu s’est rendu à
nos bureaux de son propre chef.
J’ai pensé qu’ils allaient m’emmener
voir un responsable du ministère de la santé. J’ai compris qu’ils faisaient allusion
à la lettre envoyée l’avant-veille à la presse. J’étais très calme et
satisfait, au fond, de mon coup. Je les ai fait réagir.
« Attendez ici, on va s’occuper
de vous » disait l’agent. Quelques minutes plus tard, je vois deux grands gaillards
en tenue d’ambulancier entrer dans le poste. L’un d’eux avait demandé au
policier : « il est où notre client? ». Il lui a indiqué ma
personne. Puis m’adressant la parole, il a dit : « il faut nous suivre ».
Docile, mais un petit peu inquiet tout de même, j’ai pris place dans l’arrière
du véhicule. Je me demandais, mais pourquoi tout ce cirque pour voir le
ministre.
Monter dans une ambulance, c’était
une première dans mon cas, les sièges munis de sangles m’ont intrigué. Ça doit
être une ambulance spéciale, ça doit servir à transporter des ... Voilà, j’ai
osé le mot, mais dans ma tête. J’hésitais à leur poser des questions. J’étais
en face du grand gaillard qui ne parlait pas.
« Mais où allons-nous?
— Vous le saurez bientôt.
Disait-il. » Sans aucune expression sur le visage sauf qu’il était sur ses
gardes.
Le voyage a duré une heure environ. Ils
m’ont escorté jusqu’au portail métallique d’un grand établissement gris. Ils
m’ont livré au préposé à l’accueil. Un autre grand gaillard qui a fermé la
porte à clé, derrière moi.
Il fallait signer d’autres papiers.
Et là, le grand gaillard m’a confisqué le téléphone, les clefs et la ceinture. « Mais
qu’est-ce que je fais là, enfermé comme un dangereux malade mental?» Je me
parlais. Suis-je en état d’arrestation, allais-je crier, puis je me suis
ravisé, cela ne fera qu’aggraver mon cas.
Le préposé, comme s’il avait écouté
ma pensée, m’a juste dit et sèchement que le médecin allait m’examiner. À ce
moment-là, il ne restait aucun doute possible ni raisonnable que j’étais bel et
bien dans un hôpital psychiatrique. À juste le prononcer, tout un univers s’est
mis à danser dans mon esprit.
La première image qui s’est imposée
à moi, c’était celle du McMurphy le personnage joué par Jack Nicolson dans le
film de Miloš Forman « Vol au-dessus d’un nid de coucou ». D’un tempérament
flamboyant et jovial, il a fini en légume. La panique, il faut chasser cette
image de mon cerveau.
Soyons rationnel, calmons-nous. Pensons à une stratégie de défense.
Il faut paraître normal. Le verbe « paraitre » me dérange, il
implique que je ne suis pas normal par essence. Je me rappelle d’une phrase dans
mon dernier livre : « Ce qui est normal pour la société ne l’est pas
pour moi, parce que, en effet, dès qu’une norme s’installe, je n’ai qu’une
envie, l’enjamber et sauter par-dessus. »
Des idées de toutes sortes
circulaient librement et dans toutes les directions dans ma tête. Moi, qui
pensais avoir réalisé une prouesse, je me retrouve enfermé et passible d’un
internement psychiatrique. Un sentiment de révolte m’habite pendant un laps de
temps. Le chef de l’État a ordonné à ses sbires de m’enlever et de me jeter
dans un asile. J’entends, cependant, l’immense pouvoir qu’il avait à sa
disposition. Il suffit qu’un psychiatre de leur milieu fasse le constat que je
n’étais pas en possession de toutes mes facultés et je finirai dans un asile de
fous.
Quatre heures d’attente, mais que mijotent-ils? Sont-ils en train
de lire mes livres? Il faut que je m’occupe pour échapper à toutes ces
cogitations. Je prends mon dernier manuscrit que je traine sur moi ces derniers
temps pour le corriger. C’est un recueil qui traite justement de cette
impossibilité pour l’exilé de se sentir dans sa peau.
Je tombe sur la dernière page.
Je subis l’optique du Nord, ses visées, les rondes et les obtuses
déroutent ma fragrance. Alors, qu’il déclenche ma déchéance, qu’il précipite
mon heure, que je périsse.
Le premier réflexe que j’ai eu, c’était de l’effacer. Mais comment ?
J’arrête la lecture et je regarde autour de moi, ma réaction a certainement
éveillé la curiosité de mes surveillants. Ils aimeraient bien voir mon papier.
Ah, le dernier paragraphe était sans équivoque ! Il
m’incrimine directement et ils n’auront même pas à constater d’autres tares.
Adieu les humains, ne vous rendez-vous pas compte de votre
futilité, de votre duplicité et de votre ubiquité […] Regardez-moi, malgré
mon absence je bouge, mu par la ressemblance des ères.
Il faut se débarrasser du manuscrit. Et si je le brûle. Mais quelle
idée! Juste le raturer... Je le mange, non! Je le range, non! Je le cache sous
le siège.
J’avais des rendez-vous cet après-midi-là
avec mon fils et avec un client potentiel. « Comment vais-je les
contacter, dis-je au préposé ». Il m’a montré le téléphone public. « Cela
fait quatre heures que je poireaute ici. J’ai besoin de nourriture et d’eau ».
Il m’a indiqué une distributrice automatique.
Je décide d’appeler mon fils, il est
presque six heures et je n’ai toujours pas vu le médecin. Un étudiant allait
passer visiter l’appartement pour la chambre à louer. Il fallait s’en occuper. Je
lui ai dit que j’étais à l’hôpital et je serai de retour bientôt. Il s’est inquiété
et voulait me rejoindre, mais je l’ai rassuré en affirmant que c’était juste
une visite de routine. Mon objectif était double, démontrer que j’étais sain d’esprit
et que je gérais mes affaires en toute lucidité.
Vers 19 h, je rappelle mon fils pour
lui dire qu’il peut souper sans m’attendre. J’ai préparé un plat de lentilles,
il le trouvera dans le réfrigérateur. Mon but cette fois-ci était de démontrer
que j’étais confiant dans ma libération.
Il est presque 20 heures, j’entends
quelqu’un prononcer mon nom tout en l’écorchant. Un autre grand gaillard. Il
m’invite à le suivre dans son bureau. C’est, donc, le psychiatre.
« Alors, dit-il, vous voulez
vous suicider ?
— Non, quelle idée, j’ai dit, tout
en insistant sur le « non » pour qu’il sonne catégorique. Je veux
vivre et bien vivre et dignement s’il vous plait. Mais le gouvernement
m’empêche de respirer à ma guise. Je voulais faire du bruit, parce que je n’ai
plus aucun revenu et aucun recours. J’ai utilisé la seule arme à ma
disposition. La menace. »
Il m’a fait signer un papier puis il
a signé le papier de mon congé.
Je marchais tête en l’air, bouffant
de l’oxygène à grandes bouchées. Je suis libre.
Au diable l’indemnité!
Au diable le gouvernement!
samedi 16 juillet 2016
vendredi 13 mai 2016
La Dame en noir
À
Montréal, dans le vieux quartier « La Petite Bourgogne », la rue Notre-Dame est
le lieu de toutes les rencontres inusitées ces derniers temps, car, l’artère
commerçante de la vieille ville, après avoir été désertée pendant près d’un
demi siècle, renait presque de ses cendres. Il y eut de nouvelles constructions
sur le canal et les anciens bâtiments des usines ont été rénovés et transformés
en de superbes condos avec de hauts plafonds, parce que les promoteurs
immobiliers ne construisent plus d’appartements avec des plafonds honorables
comme au siècle dernier.
Les
bâtisses revampées avaient drainé une population aisée de classe moyenne, comme
les politiques, toutes orientations confondues, aiment les qualifier. Cette
occupation du quartier par les nouveaux habitants a provoqué des changements
sur la Dame (nom affectueux de notre rue Notre-Dame), les brocanteurs et les
antiquaires cédèrent leurs boutiques à une nouvelle faune d’hommes d’affaires
qui les ont recyclés en restaurants de luxe et en bars modernes. Les
petits cafés rustiques de notre rue se sentant obligés de suivre la tendance,
ils lancèrent des opérations de régénération de leurs échoppes. C’est la
« gentrification » de notre quartier, on ne pourra que suivre l’air
du temps si on tient à survivre, se justifient-ils.
Ainsi,
mon petit café préféré avait subi une transformation drastique, au lieu des
chaises et des tables habituelles, le propriétaire installa une sorte de
comptoirs et de hauts tabourets en rangées parallèles couvrant toute la
superficie. Les clients ne se retrouvaient plus dans cette nouvelle
configuration, les anciens n’étaient plus assidus comme avant la métamorphose,
mais le café avait attiré une nouvelle clientèle plus ou moins aisée. Des
trentenaires bien mis et bien en forme ont investi les lieux.
Jeudi
dernier, autour de 15h, j’étais au poste et il y avait mes collègues. Je dis
« collègues » parce qu’ils travaillent tous à leur compte, comme moi,
travailleurs autonomes qu’on les appelle ou à la pige et vivant seuls dans ce
vieux quartier. Le travail se fait rare en ce début du siècle. Les entreprises
n’engagent plus comme avant l’avènement du copier/coller et de la robotisation.
Il y avait donc, Robert, l’écrivain réviseur, Roxane, la photographe, Éric,
l’infographiste, Yacine, le journaliste et Paul, l’ancien
antiquaire ainsi que l’artiste peintre Joseph en plus de quelques autres
personnes. Les nouveaux clients de toute évidence, les locataires et les
propriétaires des nouveaux condos sur le Canal. Tout était calme et serein
comme d’habitude, Joseph râlait sur quelque chose, Paul discutait avec la
photographe et le réviseur parlait fort contre Harper, celui qui a changé le
visage du Canada en dix ans de règne lorsqu’une femme, très bien habillée et
d’une élégance remarquable, est entrée dans le café. Elle est nouvelle. Tous
les regards se sont portés sur elle, l’escortant jusqu’à sa table.
Une
chevelure noire et lisse épouse les contours d’une courbe parfaitement distribuée
tout le long d’un dos droit moulé dans la lumière du Nord. Cette coupe
laisse poindre une blancheur déroutante dont la diffraction frappe l’esprit de
tout curieux dans ses parages.
Dans
une langue ordinaire s’enquerra de son breuvage préféré. Un éclat difficilement
discernable ni définissable comme un rayonnement provenant d’une source
inconnue se dégage de son visage. Je vois des doigts encore très blancs,
dansant sur le clavier de son ordinateur. Ils exécutent des pas d’une pièce
inconnue. Des ongles à peine colorés assurent le rythme et le tempo. L’agilité
de leur mouvement synchronisé avec le battement de ses cils, diffusent en clair
une musique qui n’est audible qu’aux personnes douées de l’écoute supra
sensorielle.
Cette
symbiose en plus de sa beauté tranquille stupéfait toute l’assistance, car ses
lèvres rouges embrassant le rebord de sa tasse de thé dessinent une petite
bouche japonaise qui renvoie aux peuples de toutes les terres depuis la gent
asiatique pour les traits délicats de son expression du jour, sa chevelure aux
premières nations de notre territoire, la blancheur lactescente de sa peau aux
peuplades du Nord. Elle représenterait la nouvelle humanité, elle serait le
paysage de notre nouvelle terre, métisse miscible en toute proportion dans
toutes les couleurs humaines jusqu’à saturation. Tous (je parle de mes
collègues mâles) voudraient l’approcher, la toucher et lui parler.
J’épiais
Joseph, il va certainement l’aborder en premier comme à son habitude, mais, en
réalité nous avions tous la même intention.
Éric,
en captant la moelle des regards de ses copains du café, pensa d’emblée que
Joseph ne s’attardera pas longtemps avant de bondir sur la nouvelle cliente.
Paul comprit, lui aussi, qu’Éric devinait l’intention de Joseph qui ne
laisserait pas passer une telle occasion. Premier contact, premier impact, se
disait-il. Yacine observant ce manège, déduit qu’Éric avait vu juste concernant
Joseph, qu’il n’allait pas attendre longtemps avant d’aborder en solo la
nouvelle venue. Robert, perché sur son haut tabouret pensait qu’Éric n’avait
pas tort concernant le projet de Joseph qu’il allait bientôt sauter sur
l’occasion pour être le premier à parler avec la belle femme. Joseph,
dissimulant son intention derrière son journal et ayant l’air absorbé par un
article, complètement absent et désintéressé, savait qu’Éric et les autres
avaient saisi son stratagème et qu’ils ne pensaient qu’à le contrer.
Roxane,
en regardant ses copains de café, resta bouche bée et impassible devant l’effet
que la nouvelle arrivée avait provoqué sur les garçons.
Elle
attire tout et repousse tout comme un aimant sans bornes. Elle nous regarde en
silence, semble puiser son bonheur dans cette dimension sans dimensions où tous
les repères s’évanouissent dès qu’elle ouvre les yeux.
Dans
mon petit coin, je pensais à elle, moi aussi, échafaudant des stratégies à
fragmentations et d’autres composites pour neutraliser les visées de mes
collègues d’une part et assurer le succès à mes manœuvres d’autre part. Je la
suis du regard, déchiffrant sa position sociale et sa situation conjugale.
Belle, vraiment belle. Elle a l’air d’une femme seule ou récemment libérée. Ce
constat fait, je tire une première conclusion. Elle ne restera pas seule
pendant longtemps. Il vaut mieux l’aborder de suite.
Le
silence nous enveloppe, le silence perdure, il s’installe entre nous, nous
drape de son intimité. Nous voguons à présent insouciants du temps qu’il fait
et du temps qui ne s’écoule plus. Rien ne bouge autour de nous ou plutôt tout
roule comme la terre, mais nous ne ressentons aucun signe de durée ni d’espace.
Sommes-nous ici, sommes-nous ailleurs?
—
Puis-je partager votre espace, pas le vital bien sûr, je pourrais me mettre en
face ou à côte de vous. Rien ne vous engage d’accepter ma proposition.
—
Pourquoi? dit-elle.
—
Un souhait soudain qui vient de naitre dans ma tête, vous n’êtes pas obligée,
bien évidemment, d’accéder à ma requête ni à supporter une discussion qui ne
vous apporterait aucun agrément.
—
Tant que vous n’empiétez pas sur mon territoire spatial et temporel en quatre
dimensions, vous prendrez le tabouret que vous voudrez, cela ne me dérange pas.
Je
suis le premier à partager l’espace intime de la belle femme. Je sais que mes
collègues sont en train de penser à moi. J’occupe leurs petites méninges
chargées de jalousie.
—
C’est bien gentil de votre part et bien aimable…
—
Je ne suis ni gentille ni aimable, cet espace est public et je n’ai rien fait
d’extraordinaire pour mériter ces compliments.
Cette
femme a du caractère et elle essaye de m’intimider. Il faut être très prudent
pour bien mener cette affaire.
—
D’accord, chacun dans sa bulle privée, mais on pourra tout de même échanger
quelques paroles.
—
Voyez-vous ce pronom indéfini «on» dans lequel vous m’avez incluse, sans me
consulter est déjà un hameçonnage et c’est une bien mauvaise et curieuse entrée
en la matière. Vous voulez occuper mon espace, le physique et le spirituel sans
que je le veuille expressément. Je peux donc qualifier votre démarche
d’invasion gratuite de mon mental ou d’intrusion indésirable dans mon univers.
—
Je ne peux que m’incliner et déclarer forfait devant cette impeccable envolée,
elle est fort pertinente par ailleurs. Maintenant que nous sommes occupés par cette
brume diffuse et confuse dont les tenants et les aboutissants ne sont pas
encore bien définis, puis-je, tout de même, mettre sur ce bois qui nous sépare
et nous réunit en même temps une nouvelle idée, si vous ne voyez pas
d’inconvénients?
—
Cela dépend de sa couleur et de sa texture et de ses sous-entendus et de sa
portée et de sa finalité. Est-elle d’ordre personnel? Est-elle d’intérêt
public?
—
Je ne peux l’affirmer pour le moment, mais, il me semble qu’elle comporte un
certain intérêt pour notre genre.
Je
sens, en même temps, que je me lance dans une entreprise hasardeuse. Cette
femme est farouche et bien cultivée et hautement intelligente. Il faut user de
toutes les délicatesses japonaises pour ne pas la froisser et prendre toutes
les précautions pour prétendre l’apprivoiser.
—
Annoncez la couleur et on verra si vos propos représentent un quelconque
intérêt pour l’être humain que je suis et s’ils méritent d’occuper mon temps et
mon esprit.
—
Je sais que votre temps est précieux.
—
Comment le savez-vous? Je n’aime pas les discours creux, ni les idées reçus, ni
les poncifs. Pas de généralisations, non plus, ni de conclusions hâtives, ni de
jugements sans fondements, les mots ne sont ni neutres ni innocents. Il faut
les examiner sous tous les angles, extraire la moelle de chaque nuance qu’ils
comportent, s’entendre donc sur leur généalogie, leur géographie et leur
archéologie avant de les prononcer.
Je
réfléchis et vite et mes pensées éparses et nombreuses se bousculent dans mon
esprit. D’abord le constat, cette femme ne sera pas facile à convaincre ni à
persuader ni à séduire. Savez-vous que vous avez de beaux yeux? Oh, c’est la
fameuse réplique de l’acteur français, elle le sait, sûrement, c’est du
réchauffé. Vous avez de la présence et des yeux qui invitent…, c’est dans
« La caméra noire ». C’est de l’amour dont…, non, c’est l’incipit du
livre «le temps qui court». Un regard, un sourire, un salut, une parole et
l’amour vient au monde, mais, c’est un vers de poésie, déclamé dans le film
« voyage de nuit ». Bon, improvisons! Mes mots s’effritent sans
raison apparente, ils refusent de faire le saut dans le vide... Et si je lui
parle du temps, des nuages, du soleil, du vent...
Un
courant d’air gifle le journal de Joseph et m’arrache à mes cogitations. La
fille vient juste de claquer la porte du café.
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