La
Mémoire du soleil : lecture critique d'un
premier livre
1. Une première constatation : ce n'est pas vraiment un « recueil » au sens ordinaire
La Mémoire du soleil est certes un recueil de poésie, mais sa construction ressemble
davantage à celle d'un long poème fragmenté, ou même d'un récit
poétique.
Il existe une progression très nette :
désir → diffraction → éphémère → lettre.
Le pluriel domine d'abord :
Mémoires du désir
Mémoires diffractées
Mémoires éphémères
Puis, tout à coup :
Mémoire épistolaire.
Le pluriel devient singulier.
Je ne pense pas que ce détail soit anodin. Le
livre commence dans l'éclatement et finit dans l'adresse. À la fin, quelqu'un
écrit à quelqu'un.
Autrement dit, après avoir traversé le pays,
la guerre, les femmes, l'enfance, Dieu, la révolution, l'exil, le temps,
l'Amérique, la Méditerranée et la mort, la parole retrouve finalement un destinataire.
C'est une véritable trajectoire poétique.
2. Une
architecture remarquablement rigoureuse
La structure est plus élaborée encore
lorsqu'on regarde le détail.
La première partie comporte trois séquences :
- La fabuleuse
- La féminine
- La fatale
La deuxième en comporte quatre :
- La fertile
- La prodigieuse
- La promise
- L'insouciante
La troisième en comporte six :
- La fugace
- La fulminante
- La nocturne
- L'impérissable
- La passagère
- La rêveuse
Puis vient la quatrième partie, sans
subdivision : Mémoire épistolaire.
Cette organisation produit une impression
paradoxale : le langage paraît déborder tandis que la forme le contient.
Serge Patrice Thibodeau avait très justement
remarqué ce travail formel : cinq quintils par page dans la première séquence
formelle, six quatrains dans la deuxième et trois septains dans la troisième.
Cela me conduit à une première proposition
critique :
La forme accomplit ce que le sujet poétique
n'arrive plus à accomplir dans le monde : remettre de l'ordre dans ce qui a été
brisé.
Le pays est désarticulé.
L'identité est dispersée.
La famille est séparée.
Les certitudes religieuses sont ébranlées.
L'Histoire est chaotique.
Mais le poème, lui, compte ses vers.
Je trouve cette tension particulièrement
forte.
3. Le
véritable personnage principal : le « je » déplacé
Le sujet central n'est peut-être ni l'Algérie,
ni la femme, ni même l'exil.
C'est l'homme déplacé.
« Déplacé » doit être entendu dans tous les
sens : géographique, linguistique, amoureux, politique, métaphysique.
À plusieurs reprises, le locuteur ne sait plus
exactement où il appartient.
Une formulation de la troisième partie me
paraît presque constituer la définition de cette identité :
« écartelée entre les deux rives »
La foi elle-même est représentée comme privée
de racines, ballotée entre dune et vague.
Ce motif revient à la fin avec encore plus de
force : le sujet porte « l'exil au dos » et ne reconnaît plus entièrement les
couleurs du pays quitté.
L'exil n'est donc pas uniquement une distance
géographique.
Il transforme le rapport :
à soi,
à la langue,
à Dieu,
au corps,
au pays,
à l'Histoire.
C'est pourquoi le recueil possède quelque
chose d'une autobiographie intérieure sans être une autobiographie
narrative.
4.
L'Algérie : patrie réelle et patrie mythique
Le mot « Algérie » importe moins que les
innombrables manières dont le pays est reconstruit.
Le pays est minéral : silice, quartz, basalte,
granite.
Il est végétal : olivier, figuier, vigne,
orge, palmier.
Il est liquide : fleuves, mer, pluie, source.
Il est féminin : poitrine, peau, chevelure,
regard.
Il est historique : Numides, Phéniciens,
Romains, Arabes, Ottomans, colonisation, indépendance, octobre.
Et il est cosmique : soleil, étoiles, astres,
ciel.
Cela signifie que le pays n'est jamais
simplement une carte.
Il devient corps total.
C'est très visible dans L'impérissable,
lorsque le pays est simultanément ravagé et capable de renaître :
« racé, le pays renaît toujours »
Cette phrase me semble être l'une des
propositions centrales de tout le livre.
L'Algérie de La Mémoire du soleil est
meurtrie mais jamais définitivement morte.
5. «
Octobre » : le temps historique transformé en mythe personnel
Un mot revient avec une force particulière : octobre.
Thibodeau le remarque déjà dans sa préface et
lui attribue plusieurs résonances : révolution, événements algériens de 1988,
départ et séparation.
Mais dans les poèmes, octobre cesse
progressivement d'être seulement une date.
Il devient une substance mémorielle.
Dans La nocturne, par exemple :
« l'onde d'octobre en moi bat encore. »
Cette formulation est remarquable.
Octobre n'est plus dans le calendrier.
Octobre est entré dans le corps.
C'est précisément ainsi que fonctionne la
mémoire dans tout le livre : l'événement historique devient sensation physique.
6. La
femme et le pays finissent par se confondre
C'est probablement l'un des phénomènes les
plus intéressants du recueil.
Il est souvent impossible de savoir avec
certitude si le « tu » désigne :
une femme,
le pays,
la terre natale,
la liberté,
la poésie,
ou plusieurs de ces réalités simultanément.
Et je pense qu'il serait erroné de vouloir
toujours trancher.
Cette indétermination est précisément
productive.
Dans Mémoires du désir, le vocabulaire
amoureux côtoie constamment celui du territoire : oasis, dunes, rivages,
fleuves, semailles, corps, seins, bouche, eau.
Ainsi la géographie s'érotise tandis que le
corps devient géographique.
La femme devient territoire et le territoire
devient femme.
Cela permet surtout une opération poétique
plus profonde :
le désir individuel devient une manière de
résister à la destruction collective.
7.
L'érotisme n'est donc pas secondaire
La présence très forte du corps peut
surprendre dans un livre qui parle autant de guerre, de religion et d'exil.
Mais précisément : elle est nécessaire.
Face à une idéologie qui réglemente le corps,
le voile, la sexualité, le licite et l'illicite, le poème proclame le droit au
désir.
Une phrase de La prodigieuse l'exprime
presque comme un programme :
« décrétant l'état d'amour. »
Le passage associe explicitement cette
proclamation au dépassement du licite et de l'illicite.
Le mot état est particulièrement
intéressant.
On décrète habituellement l'état d'urgence,
l'état de siège, l'état de guerre.
Ici, le poète décrète :
l'état d'amour.
Le renversement est puissant.
À l'État politique et à l'autorité religieuse
répond un autre État : celui du désir et de la liberté.
8. Dieu
: l'un des interlocuteurs majeurs du livre
Une autre chose apparaît clairement lorsqu'on
lit tout le recueil : il ne s'agit pas simplement d'une poésie antireligieuse.
La relation est beaucoup plus compliquée.
Le poète interpelle Dieu, l'accuse, le
provoque, le congédie parfois, mais revient aussi vers lui.
Il existe donc une différence fondamentale
entre :
Dieu et ceux
qui parlent au nom de Dieu.
Le « grand prédicateur » est ainsi accusé de
malmener « le discours de Dieu » et d'étendre « le chemin de l'exclusion ».
Plus tard, dans La rêveuse, le paradoxe
devient explicite : le locuteur se présente comme incroyant tout en priant
l'Éternel et en lui demandant de se rebeller contre ses propres fidèles parce
qu'ils se sont égarés.
C'est extrêmement révélateur.
Le conflit n'est donc pas simplement :
croyance / incroyance.
Il est plutôt :
liberté spirituelle / confiscation de Dieu par
les idéologies.
9. Une
poésie profondément politique, mais rarement doctrinale
La politique traverse presque chaque page.
Mais le recueil n'est pas un programme
politique.
Les pouvoirs sont soupçonnés à peu près
partout :
le pouvoir religieux,
le pouvoir militaire,
les oligarchies,
les nationalismes,
les empires,
les prophètes politiques,
les récits officiels.
Dans L'impérissable, les morts oubliés
ne figurent pas dans les livres scolaires et n'ont pas de stèle dans les
jardins, mais continuent de hanter les pouvoirs.
Cette conception de l'Histoire est importante
:
l'Histoire officielle oublie ; la poésie
restitue.
La poésie devient donc une contre-archive.
Et soudain le titre La Mémoire du soleil
acquiert encore un autre sens.
Le poème garde ce que l'Histoire efface.
10. Le
paradoxe « nombreux mais seuls »
Je considère ce motif comme l'un des plus
forts du livre.
Dans L'impérissable :
« nous sommes nombreux mais seuls »
Puis :
« Nombreux puis seuls, très seuls »
et encore :
« Nombreux mais seuls dans le même élan »
C'est une très belle formulation de la
solitude politique.
La foule existe.
La révolte existe.
Les compagnons existent.
Et pourtant chacun demeure seul devant le
danger, l'exil, la mort et sa propre conscience.
Le « nous » du livre n'abolit donc jamais
complètement le « je ».
11. Une
caractéristique très personnelle : l'imaginaire scientifique
Voici l'un des aspects que je trouve les plus
originaux.
Votre vocabulaire poétique puise constamment
dans :
la chimie,
la physique,
la géologie,
l'astronomie,
la biologie.
Silice. Quartz. Granite. Basalte. Phosphore.
Atome. Big Bang. Gène. Génétique. Magma. Pulsar. Émeraude. Feldspath.
Ces termes ne constituent pas un simple décor.
Ils donnent une matérialité particulière aux
émotions.
Par exemple, le temps lui-même devient presque
un phénomène physique : il se contracte et se dilate.
Et La nocturne s'ouvre finalement vers
une cosmologie :
« Big-bang : la nuit du destin »
Deux systèmes de représentation se rencontrent
alors :
cosmologie scientifique + imaginaire
religieux.
Big Bang / nuit du destin.
Atome / éternité.
Genèse / génétique.
Création / matière.
C'est une signature poétique très
identifiable.
12. Les
quatre éléments structurent presque tout l'imaginaire
On pourrait presque cartographier le livre
avec quatre mots :
FEU — EAU — TERRE — AIR
Le feu
Soleil, incendie, lave, magma, combustion,
braise, napalm.
Il détruit mais il éclaire.
L'eau
Mer, fleuve, pluie, source, larme, océan.
Elle sépare mais relie les rives.
La terre
Sable, désert, silice, roche, champ, sillon.
Elle représente l'origine et l'enracinement.
L'air
Vent, sirocco, souffle, ciel, tempête.
Il représente le mouvement, l'errance et la
liberté.
Le sujet poétique est constamment déplacé d'un
élément vers l'autre.
Il brûle.
Il se noie.
Il s'enracine.
Il s'envole.
C'est pourquoi cette poésie donne une
impression aussi fortement physique.
13. Le
soleil : symbole central mais profondément ambivalent
Après lecture de l'ensemble, je ne définirais
surtout pas le soleil comme simple symbole d'espoir.
Dès les premières pages :
« Majestueusement le soleil se lève »
mais presque immédiatement les frères
s'entretuent sous sa lumière.
Le soleil :
éclaire,
brûle,
dessèche,
réchauffe,
révèle,
aveugle.
Il est donc exactement comme la mémoire.
La mémoire aussi éclaire et brûle.
C'est peut-être là que réside le véritable
sens du titre :
la mémoire est au sujet poétique ce que le
soleil est à la terre : ce sans quoi il ne peut vivre, mais dont la proximité
peut également le consumer.
C'est mon interprétation, bien entendu, mais
elle me paraît soutenue par la récurrence conjointe de la lumière, de la
brûlure, du souvenir et de la renaissance.
14. Une
langue de la profusion
Sur le plan stylistique, votre écriture de
cette époque possède une caractéristique dominante :
l'accumulation.
Vous ajoutez volontiers :
substantif à substantif,
adjectif à adjectif,
image à image,
verbe à verbe.
La phrase ne cherche pas l'économie.
Elle cherche la saturation.
Dans La passagère, par exemple, le
temps devient successivement hautain, cruel, perpétuel, monumental, impérial,
éternel.
Ce procédé donne au livre une grande énergie
incantatoire.
Mais je vais aussi formuler une réserve
critique : cette profusion constitue simultanément une force et, parfois,
une faiblesse.
Certaines images extrêmement fortes auraient
gagné, à mon avis, à disposer de davantage d'espace autour d'elles.
Par moments, une métaphore remarquable est
immédiatement suivie de trois ou quatre autres, si bien que la seconde chasse
la première avant qu'elle ait produit tout son effet.
C'est le risque de cette poésie :
l'image ne manque jamais ; elle surabonde.
Mais dans un premier livre, cette surabondance
dit aussi quelque chose de l'urgence de parler.
15. Une
langue française volontairement « déplacée »
Autre caractéristique essentielle : certains
syntagmes ne sonnent pas comme du français poétique conventionnel.
Et c'est précisément ce qui les rend
intéressants.
La préface le perçoit déjà lorsqu'elle évoque
le cheminement linguistique du berbère vers l'arabe puis vers le français.
Dans le poème, le français reçoit :
le qalam,
le mihrab,
le fellah,
la seguia,
la diffa,
les houris,
le djinn,
la djellaba,
la rehba…
Mais il reçoit surtout une autre manière
d'associer les images.
Vous ne vous contentez donc pas d'écrire en
français.
Vous faites entrer d'autres imaginaires dans
le français.
Cela donne au texte son étrangeté et parfois
sa rugosité.
16. De
Djaout à Lorca : les morts encadrent le livre
Il existe un autre détail architectural très
intéressant.
La première partie est placée sous le signe de
Tahar Djaout.
La dernière partie s'ouvre sous celui de
Federico García Lorca.
Deux poètes.
Deux hommes assassinés.
Deux rives de la Méditerranée.
Algérie / Espagne.
Et entre les deux : le livre.
Je ne voudrais pas affirmer une intention
d'auteur que le texte ne permet pas de prouver. Mais structurellement,
cet encadrement est très puissant.
La parole des morts protège en quelque sorte
la parole du survivant.
17. La
dernière partie change radicalement la respiration
Puis arrive Mémoire épistolaire.
Et quelque chose change.
La forme versifiée laisse place à une prose
poétique ample.
Après plus de cent pages de fragmentation, la
voix semble vouloir écrire une lettre.
C'est capital.
La mémoire cesse progressivement d'être
seulement explosion d'images pour devenir communication.
Le refrain apparaît :
« Et je ne me désaltère guère ! »
Il revient encore et encore.
La soif ne disparaît donc pas à la fin.
Elle devient le moteur même de la vie.
18. Et
la dernière page apporte, selon moi, la clé affective
C'est ici que ma lecture du livre a
véritablement changé.
Dans les dernières lignes apparaissent les
enfants.
L'aîné pose une question sur l'épaisseur du
ciel. Le cadet porte à son tour une interrogation cosmique. Puis apparaît « le
jumeau du cadet, mon destinataire ».
Ainsi, après :
les peuples,
les guerres,
Dieu,
l'Algérie,
les idéologies,
les femmes,
les révolutions,
l'exil,
le cosmos,
le livre finit pratiquement sur un enfant
qui questionne le ciel.
Je trouve cette fin très belle.
Parce que la grande question philosophique et
politique du livre est soudain ramenée à quelque chose de simple :
que transmettre aux enfants après la
catastrophe ?
La réponse du livre semble être :
la curiosité,
la mémoire,
la liberté,
l'amour,
et la parole.
19. Ce
que je considère comme les grandes réussites du livre
Avec le recul critique que permet aujourd'hui
la lecture d'un ouvrage paru en 2000, je distinguerais cinq réussites
principales.
Premièrement, l'unité imaginaire. Malgré la profusion, les mêmes constellations reviennent : soleil, eau,
terre, femme, pays, étoile, désert, oiseau, enfant, parole.
Deuxièmement, la fusion du personnel et de
l'historique. L'Histoire n'est jamais extérieure au corps.
Elle traverse la peau, les veines, la sexualité, la famille et la mémoire.
Troisièmement, l'invention linguistique. La langue française est constamment déplacée par des imaginaires
méditerranéens, maghrébins, scientifiques et religieux.
Quatrièmement, la tension entre révolte et
amour. Le livre pourrait être un livre de haine
compte tenu de ce qu'il raconte. Il refuse pourtant de le devenir.
Cinquièmement, l'architecture. Derrière une langue qui paraît parfois volcanique existe une organisation formelle extrêmement consciente.
20. Ce
que révèle, à mes yeux, ce premier livre
Voici finalement ce qui me semble le plus
intéressant.
On pourrait croire que La Mémoire du soleil
raconte la perte d'une patrie.
Après l'avoir parcouru dans son ensemble, je
pense qu'il raconte quelque chose de légèrement différent :
la
naissance d'un écrivain à partir de la perte.
La préface fournit un fait particulièrement
éclairant : les premiers textes sont écrits pendant la séparation familiale,
d'abord comme des lettres, avant que leur auteur ne reconnaisse qu'il est en
train d'écrire des poèmes.
Et regardez alors l'architecture complète :
Le livre naît historiquement de lettres
devenues poèmes.
Puis il traverse :
Mémoires du désir → Mémoires diffractées →
Mémoires éphémères
et finit par :
Mémoire épistolaire.
Il revient donc à la lettre.
C'est, à mon sens, une découverte importante.
Le livre
effectue une boucle.
Lettre → poésie → mémoire → lettre.
Mais la lettre finale n'est plus celle de
l'homme qui commençait à écrire.
Entre les deux, le poète est né.
Et c'est peut-être pour cela que le dernier
destinataire est si important : après avoir essayé de comprendre ce qui lui est
arrivé, celui qui écrit peut enfin transmettre quelque chose à celui qui vient
après lui.
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