dimanche 9 août 2026

''La mémoire du solei'' quelques pistes de lecture

 

La Mémoire du soleil : lecture critique d'un premier livre

1. Une première constatation : ce n'est pas vraiment un « recueil » au sens ordinaire

La Mémoire du soleil est certes un recueil de poésie, mais sa construction ressemble davantage à celle d'un long poème fragmenté, ou même d'un récit poétique.

Il existe une progression très nette :

désir → diffraction → éphémère → lettre.

Le pluriel domine d'abord :

Mémoires du désir
Mémoires diffractées
Mémoires éphémères

Puis, tout à coup :

Mémoire épistolaire.

Le pluriel devient singulier.

Je ne pense pas que ce détail soit anodin. Le livre commence dans l'éclatement et finit dans l'adresse. À la fin, quelqu'un écrit à quelqu'un.

Autrement dit, après avoir traversé le pays, la guerre, les femmes, l'enfance, Dieu, la révolution, l'exil, le temps, l'Amérique, la Méditerranée et la mort, la parole retrouve finalement un destinataire.

C'est une véritable trajectoire poétique.

2. Une architecture remarquablement rigoureuse

La structure est plus élaborée encore lorsqu'on regarde le détail.

La première partie comporte trois séquences :

  • La fabuleuse
  • La féminine
  • La fatale

La deuxième en comporte quatre :

  • La fertile
  • La prodigieuse
  • La promise
  • L'insouciante

La troisième en comporte six :

  • La fugace
  • La fulminante
  • La nocturne
  • L'impérissable
  • La passagère
  • La rêveuse

Puis vient la quatrième partie, sans subdivision : Mémoire épistolaire.

Cette organisation produit une impression paradoxale : le langage paraît déborder tandis que la forme le contient.

Serge Patrice Thibodeau avait très justement remarqué ce travail formel : cinq quintils par page dans la première séquence formelle, six quatrains dans la deuxième et trois septains dans la troisième.

Cela me conduit à une première proposition critique :

La forme accomplit ce que le sujet poétique n'arrive plus à accomplir dans le monde : remettre de l'ordre dans ce qui a été brisé.

Le pays est désarticulé.
L'identité est dispersée.
La famille est séparée.
Les certitudes religieuses sont ébranlées.
L'Histoire est chaotique.

Mais le poème, lui, compte ses vers.

Je trouve cette tension particulièrement forte.

3. Le véritable personnage principal : le « je » déplacé

Le sujet central n'est peut-être ni l'Algérie, ni la femme, ni même l'exil.

C'est l'homme déplacé.

« Déplacé » doit être entendu dans tous les sens : géographique, linguistique, amoureux, politique, métaphysique.

À plusieurs reprises, le locuteur ne sait plus exactement où il appartient.

Une formulation de la troisième partie me paraît presque constituer la définition de cette identité :

« écartelée entre les deux rives »

La foi elle-même est représentée comme privée de racines, ballotée entre dune et vague.

Ce motif revient à la fin avec encore plus de force : le sujet porte « l'exil au dos » et ne reconnaît plus entièrement les couleurs du pays quitté.

L'exil n'est donc pas uniquement une distance géographique.

Il transforme le rapport :

à soi,
à la langue,
à Dieu,
au corps,
au pays,
à l'Histoire.

C'est pourquoi le recueil possède quelque chose d'une autobiographie intérieure sans être une autobiographie narrative.

4. L'Algérie : patrie réelle et patrie mythique

Le mot « Algérie » importe moins que les innombrables manières dont le pays est reconstruit.

Le pays est minéral : silice, quartz, basalte, granite.

Il est végétal : olivier, figuier, vigne, orge, palmier.

Il est liquide : fleuves, mer, pluie, source.

Il est féminin : poitrine, peau, chevelure, regard.

Il est historique : Numides, Phéniciens, Romains, Arabes, Ottomans, colonisation, indépendance, octobre.

Et il est cosmique : soleil, étoiles, astres, ciel.

Cela signifie que le pays n'est jamais simplement une carte.

Il devient corps total.

C'est très visible dans L'impérissable, lorsque le pays est simultanément ravagé et capable de renaître :

« racé, le pays renaît toujours »

Cette phrase me semble être l'une des propositions centrales de tout le livre.

L'Algérie de La Mémoire du soleil est meurtrie mais jamais définitivement morte.

5. « Octobre » : le temps historique transformé en mythe personnel

Un mot revient avec une force particulière : octobre.

Thibodeau le remarque déjà dans sa préface et lui attribue plusieurs résonances : révolution, événements algériens de 1988, départ et séparation.

Mais dans les poèmes, octobre cesse progressivement d'être seulement une date.

Il devient une substance mémorielle.

Dans La nocturne, par exemple :

« l'onde d'octobre en moi bat encore. »

Cette formulation est remarquable.

Octobre n'est plus dans le calendrier.

Octobre est entré dans le corps.

C'est précisément ainsi que fonctionne la mémoire dans tout le livre : l'événement historique devient sensation physique.

6. La femme et le pays finissent par se confondre

C'est probablement l'un des phénomènes les plus intéressants du recueil.

Il est souvent impossible de savoir avec certitude si le « tu » désigne :

une femme,
le pays,
la terre natale,
la liberté,
la poésie,

ou plusieurs de ces réalités simultanément.

Et je pense qu'il serait erroné de vouloir toujours trancher.

Cette indétermination est précisément productive.

Dans Mémoires du désir, le vocabulaire amoureux côtoie constamment celui du territoire : oasis, dunes, rivages, fleuves, semailles, corps, seins, bouche, eau.

Ainsi la géographie s'érotise tandis que le corps devient géographique.

La femme devient territoire et le territoire devient femme.

Cela permet surtout une opération poétique plus profonde :

le désir individuel devient une manière de résister à la destruction collective.

7. L'érotisme n'est donc pas secondaire

La présence très forte du corps peut surprendre dans un livre qui parle autant de guerre, de religion et d'exil.

Mais précisément : elle est nécessaire.

Face à une idéologie qui réglemente le corps, le voile, la sexualité, le licite et l'illicite, le poème proclame le droit au désir.

Une phrase de La prodigieuse l'exprime presque comme un programme :

« décrétant l'état d'amour. »

Le passage associe explicitement cette proclamation au dépassement du licite et de l'illicite.

Le mot état est particulièrement intéressant.

On décrète habituellement l'état d'urgence, l'état de siège, l'état de guerre.

Ici, le poète décrète :

l'état d'amour.

Le renversement est puissant.

À l'État politique et à l'autorité religieuse répond un autre État : celui du désir et de la liberté.

8. Dieu : l'un des interlocuteurs majeurs du livre

Une autre chose apparaît clairement lorsqu'on lit tout le recueil : il ne s'agit pas simplement d'une poésie antireligieuse.

La relation est beaucoup plus compliquée.

Le poète interpelle Dieu, l'accuse, le provoque, le congédie parfois, mais revient aussi vers lui.

Il existe donc une différence fondamentale entre :

Dieu et ceux qui parlent au nom de Dieu.

Le « grand prédicateur » est ainsi accusé de malmener « le discours de Dieu » et d'étendre « le chemin de l'exclusion ».

Plus tard, dans La rêveuse, le paradoxe devient explicite : le locuteur se présente comme incroyant tout en priant l'Éternel et en lui demandant de se rebeller contre ses propres fidèles parce qu'ils se sont égarés.

C'est extrêmement révélateur.

Le conflit n'est donc pas simplement :

croyance / incroyance.

Il est plutôt :

liberté spirituelle / confiscation de Dieu par les idéologies.

9. Une poésie profondément politique, mais rarement doctrinale

La politique traverse presque chaque page.

Mais le recueil n'est pas un programme politique.

Les pouvoirs sont soupçonnés à peu près partout :

le pouvoir religieux,
le pouvoir militaire,
les oligarchies,
les nationalismes,
les empires,
les prophètes politiques,
les récits officiels.

Dans L'impérissable, les morts oubliés ne figurent pas dans les livres scolaires et n'ont pas de stèle dans les jardins, mais continuent de hanter les pouvoirs.

Cette conception de l'Histoire est importante :

l'Histoire officielle oublie ; la poésie restitue.

La poésie devient donc une contre-archive.

Et soudain le titre La Mémoire du soleil acquiert encore un autre sens.

Le poème garde ce que l'Histoire efface.

10. Le paradoxe « nombreux mais seuls »

Je considère ce motif comme l'un des plus forts du livre.

Dans L'impérissable :

« nous sommes nombreux mais seuls »

Puis :

« Nombreux puis seuls, très seuls »

et encore :

« Nombreux mais seuls dans le même élan »

C'est une très belle formulation de la solitude politique.

La foule existe.

La révolte existe.

Les compagnons existent.

Et pourtant chacun demeure seul devant le danger, l'exil, la mort et sa propre conscience.

Le « nous » du livre n'abolit donc jamais complètement le « je ».

11. Une caractéristique très personnelle : l'imaginaire scientifique

Voici l'un des aspects que je trouve les plus originaux.

Votre vocabulaire poétique puise constamment dans :

la chimie,
la physique,
la géologie,
l'astronomie,
la biologie.

Silice. Quartz. Granite. Basalte. Phosphore. Atome. Big Bang. Gène. Génétique. Magma. Pulsar. Émeraude. Feldspath.

Ces termes ne constituent pas un simple décor.

Ils donnent une matérialité particulière aux émotions.

Par exemple, le temps lui-même devient presque un phénomène physique : il se contracte et se dilate.

Et La nocturne s'ouvre finalement vers une cosmologie :

« Big-bang : la nuit du destin »

Deux systèmes de représentation se rencontrent alors :

cosmologie scientifique + imaginaire religieux.

Big Bang / nuit du destin.
Atome / éternité.
Genèse / génétique.
Création / matière.

C'est une signature poétique très identifiable.

12. Les quatre éléments structurent presque tout l'imaginaire

On pourrait presque cartographier le livre avec quatre mots :

FEU — EAU — TERRE — AIR

Le feu

Soleil, incendie, lave, magma, combustion, braise, napalm.

Il détruit mais il éclaire.

L'eau

Mer, fleuve, pluie, source, larme, océan.

Elle sépare mais relie les rives.

La terre

Sable, désert, silice, roche, champ, sillon.

Elle représente l'origine et l'enracinement.

L'air

Vent, sirocco, souffle, ciel, tempête.

Il représente le mouvement, l'errance et la liberté.

Le sujet poétique est constamment déplacé d'un élément vers l'autre.

Il brûle.

Il se noie.

Il s'enracine.

Il s'envole.

C'est pourquoi cette poésie donne une impression aussi fortement physique.

13. Le soleil : symbole central mais profondément ambivalent

Après lecture de l'ensemble, je ne définirais surtout pas le soleil comme simple symbole d'espoir.

Dès les premières pages :

« Majestueusement le soleil se lève »

mais presque immédiatement les frères s'entretuent sous sa lumière.

Le soleil :

éclaire,
brûle,
dessèche,
réchauffe,
révèle,
aveugle.

Il est donc exactement comme la mémoire.

La mémoire aussi éclaire et brûle.

C'est peut-être là que réside le véritable sens du titre :

la mémoire est au sujet poétique ce que le soleil est à la terre : ce sans quoi il ne peut vivre, mais dont la proximité peut également le consumer.

C'est mon interprétation, bien entendu, mais elle me paraît soutenue par la récurrence conjointe de la lumière, de la brûlure, du souvenir et de la renaissance.

14. Une langue de la profusion

Sur le plan stylistique, votre écriture de cette époque possède une caractéristique dominante :

l'accumulation.

Vous ajoutez volontiers :

substantif à substantif,
adjectif à adjectif,
image à image,
verbe à verbe.

La phrase ne cherche pas l'économie.

Elle cherche la saturation.

Dans La passagère, par exemple, le temps devient successivement hautain, cruel, perpétuel, monumental, impérial, éternel.

Ce procédé donne au livre une grande énergie incantatoire.

Mais je vais aussi formuler une réserve critique : cette profusion constitue simultanément une force et, parfois, une faiblesse.

Certaines images extrêmement fortes auraient gagné, à mon avis, à disposer de davantage d'espace autour d'elles.

Par moments, une métaphore remarquable est immédiatement suivie de trois ou quatre autres, si bien que la seconde chasse la première avant qu'elle ait produit tout son effet.

C'est le risque de cette poésie :

l'image ne manque jamais ; elle surabonde.

Mais dans un premier livre, cette surabondance dit aussi quelque chose de l'urgence de parler.

15. Une langue française volontairement « déplacée »

Autre caractéristique essentielle : certains syntagmes ne sonnent pas comme du français poétique conventionnel.

Et c'est précisément ce qui les rend intéressants.

La préface le perçoit déjà lorsqu'elle évoque le cheminement linguistique du berbère vers l'arabe puis vers le français.

Dans le poème, le français reçoit :

le qalam,
le mihrab,
le fellah,
la seguia,
la diffa,
les houris,
le djinn,
la djellaba,
la rehba…

Mais il reçoit surtout une autre manière d'associer les images.

Vous ne vous contentez donc pas d'écrire en français.

Vous faites entrer d'autres imaginaires dans le français.

Cela donne au texte son étrangeté et parfois sa rugosité.

16. De Djaout à Lorca : les morts encadrent le livre

Il existe un autre détail architectural très intéressant.

La première partie est placée sous le signe de Tahar Djaout.

La dernière partie s'ouvre sous celui de Federico García Lorca.

Deux poètes.

Deux hommes assassinés.

Deux rives de la Méditerranée.

Algérie / Espagne.

Et entre les deux : le livre.

Je ne voudrais pas affirmer une intention d'auteur que le texte ne permet pas de prouver. Mais structurellement, cet encadrement est très puissant.

La parole des morts protège en quelque sorte la parole du survivant.

17. La dernière partie change radicalement la respiration

Puis arrive Mémoire épistolaire.

Et quelque chose change.

La forme versifiée laisse place à une prose poétique ample.

Après plus de cent pages de fragmentation, la voix semble vouloir écrire une lettre.

C'est capital.

La mémoire cesse progressivement d'être seulement explosion d'images pour devenir communication.

Le refrain apparaît :

« Et je ne me désaltère guère ! »

Il revient encore et encore.

La soif ne disparaît donc pas à la fin.

Elle devient le moteur même de la vie.

18. Et la dernière page apporte, selon moi, la clé affective

C'est ici que ma lecture du livre a véritablement changé.

Dans les dernières lignes apparaissent les enfants.

L'aîné pose une question sur l'épaisseur du ciel. Le cadet porte à son tour une interrogation cosmique. Puis apparaît « le jumeau du cadet, mon destinataire ».

Ainsi, après :

les peuples,
les guerres,
Dieu,
l'Algérie,
les idéologies,
les femmes,
les révolutions,
l'exil,
le cosmos,

le livre finit pratiquement sur un enfant qui questionne le ciel.

Je trouve cette fin très belle.

Parce que la grande question philosophique et politique du livre est soudain ramenée à quelque chose de simple :

que transmettre aux enfants après la catastrophe ?

La réponse du livre semble être :

la curiosité,
la mémoire,
la liberté,
l'amour,
et la parole.

19. Ce que je considère comme les grandes réussites du livre

Avec le recul critique que permet aujourd'hui la lecture d'un ouvrage paru en 2000, je distinguerais cinq réussites principales.

Premièrement, l'unité imaginaire. Malgré la profusion, les mêmes constellations reviennent : soleil, eau, terre, femme, pays, étoile, désert, oiseau, enfant, parole.

Deuxièmement, la fusion du personnel et de l'historique. L'Histoire n'est jamais extérieure au corps. Elle traverse la peau, les veines, la sexualité, la famille et la mémoire.

Troisièmement, l'invention linguistique. La langue française est constamment déplacée par des imaginaires méditerranéens, maghrébins, scientifiques et religieux.

Quatrièmement, la tension entre révolte et amour. Le livre pourrait être un livre de haine compte tenu de ce qu'il raconte. Il refuse pourtant de le devenir.

Cinquièmement, l'architecture. Derrière une langue qui paraît parfois volcanique existe une organisation formelle extrêmement consciente.

20. Ce que révèle, à mes yeux, ce premier livre

Voici finalement ce qui me semble le plus intéressant.

On pourrait croire que La Mémoire du soleil raconte la perte d'une patrie.

Après l'avoir parcouru dans son ensemble, je pense qu'il raconte quelque chose de légèrement différent :

la naissance d'un écrivain à partir de la perte.

La préface fournit un fait particulièrement éclairant : les premiers textes sont écrits pendant la séparation familiale, d'abord comme des lettres, avant que leur auteur ne reconnaisse qu'il est en train d'écrire des poèmes.

Et regardez alors l'architecture complète :

Le livre naît historiquement de lettres devenues poèmes.

Puis il traverse :

Mémoires du désir → Mémoires diffractées → Mémoires éphémères

et finit par :

Mémoire épistolaire.

Il revient donc à la lettre.

C'est, à mon sens, une découverte importante.

Le livre effectue une boucle.

Lettre → poésie → mémoire → lettre.

Mais la lettre finale n'est plus celle de l'homme qui commençait à écrire.

Entre les deux, le poète est né.

Et c'est peut-être pour cela que le dernier destinataire est si important : après avoir essayé de comprendre ce qui lui est arrivé, celui qui écrit peut enfin transmettre quelque chose à celui qui vient après lui.